LE GOÛT DES ORTIES de TANIZAKI Jun.ichirô
Le
goût des orties, de Junichirô Kanizaki
Biographie
de Junichirô Kanizaki
Le
goût des orties est semi-autobiographique (cf. Les éléments en
page 4).
Tanizaki
est né en 1886 à Tokyo, mort en 1965 à Tokyo. Il a été marqué
par la mutation du Japon déclenchée par l'ère Meiji (1868 - 1912).
Il
porte de l'intérêt à l'occident: il est influencé par Charles
Baudelaire, Edgar Poe, et Oscar Wilde. Cette influence crée une
tension dans son esprit entre orient et occident. Il a goût pour
l'ombre, le mystère, la sobriété, et la poésie.
En
1923, sa maison de Yokohama est détruite par un tremblement de
terre. Il s'installe dans la région de Kyoto et Osaka (le Kansai) où
il prend conscience du Japon ancien (et du théâtre du Bunraku) et
il est conquis. Après la tension orient-occident, vient alors une
seconde tension entre passé
et avenir avec une préférence marquée pour le passé.
Le
goût des orties (1924)
La
forme
Sous
la forme apparente d'un roman (fortement imprégné d'éléments
autobiographiques), Junichirô Kanizaki nous parle d'un Japon déchiré
par la mutation sociale déclenchée par l'ère Meiji et son
ouverture à l'occident. L'action met en scène des personnages qui
se comportent de manière moderne avec des valeurs de liberté
d'esprit, mais qui s'opposent aux valeurs et la morale
traditionnelles. Le théâtre de bunraku, théâtre de marionnettes,
semble n'être qu'un élément décoratif pittoresque de ce
déchirement. Mais, en réalité, le bunraku est la forme choisie par
Tanizaki pour traiter le sujet en profondeur, car le bunraku renvoie
à sa création au XVIIe siècle, traite des sujets historiques
relatifs aux moeurs sur le mode du conflit entre la droiture
confucéenne et les intérêts personnels des familles nobles et
d'autre part traite des amours impossibles, ce qui est proche du
thème choisi par Tanizaki.
Celui-ci
traite le thème sur un mode tragi-comique, suivant en cela la maxime
latine de la comédie Castigat ridendo mores (elle corrige les
moeurs en riant). Il édifie une sorte de vaudeville profond adapté
à la scène du Bunraku: des personnages, des dialogues et une partie
récitante. Comme au théâtre, le texte est émaillé de nombreuses
didascalies. Le goût des orties est donc une pièce de
bunraku en abîme. Les personnages peuvent très bien être
représentés par des marionnettes. Certains personnages sont même
des marionnettes manipulées dans la vie courante ou peuvent s'y
assimiler par leur caractère, comme Kaname ou Misako qui ne peuvent
agir par eux-mêmes, ou bien comme le vieillard, O-hisa, ou Louise
qui sont des personnages intemporels, aptes à traverser les époques.
Pour clore la pièce, l'auteur nous gratifie du mot clé poupée
qui fait allusion à la fois au théâtre du bunraku et à la
conception japonaise de la femme idéale.
L'oeuvre
est servie par une merveilleuse traduction qui transmet la poésie
qui imprègne tout le texte. Cette poésie se manifeste sous
plusieurs formes: d'abord, la délicatesse des sentiments (la
tristesse serait atténuée par la douceur de l'air) et l'évocation
de sensations qui bouleversent. Des sensations olfactives (les odeurs
et les parfums comme l'encens, les clous de girofle, la poudre de
chrysanthème qui se consume, la poudre de Louise, la brillantine des
cheveux d'O-hisa); des sensations visuelles (le regard du peintre sur
les couleurs et leurs effets apaisants – le haori noir, les reflets
verts des feuilles sur les cheveux gris de Mrs Brent, la lumière
rougeâtre qui filtre à travers les persiennes (comme si elle avait
traversé des vitraux) qui peint le corps de Louise en rose; le
regard du sculpteur qui compare les formes: profils de Misako et de
Kaname dans le taxi qui les emporte à une médaille avec deux
profils superposés qui ne peuvent s'apercevoir car ils regardent
droit devant eux); des sensations tactiles (la raideur des étoffes,
la légèreté du tissus des kimonos); des sensations de fraîcheur
(de l'air qui circule entre le kimono et la peau), d'humidité (qui
monte de la terre à travers les coussins du théâtre), de froid, de
chaleur du saké. S'y ajoute une référence à Hiroshige.
Le
roman développe une vision rêvée (les poupées du bounraku sont
semblables à des fées) et impressionniste (Claude Monet, Auguste
Renoir) qui évoque la symbiose entre nature et théâtre. La société
japonaise en mutation est dépeinte sous la forme d'une frise dans
laquelle Misako et Kaname se débattent pour se séparer dans de
bonnes conditions. Par exemple, quelle saison choisir pour se séparer
? Parfois, le regard se fait plus réaliste et plus cru, à la Goya.
Dans
l'ensemble, le style se caractérise par la sobriété. Par exemple,
les indications de qui prend la parole ne sont fournies que lorsque
cela est absolument nécessaire pour clarifier la situation. La forme
du récit suit de très près le fonctionnement de la pensée et des
sens: le récit saute d'un sujet à un autre sans prévenir. Par
exemple, l'évocation des ongles de Misako, l'interruption d'une
conversation car l'esprit est attiré par ... une tache de lumière.
La forme est alors un moyen de rendre compte de la distraction de
l'esprit provoquée par cette vision des onles ou de cette tache de
lumière.
Le
fond
Le
titre – Le goût des orties
Le
titre est en général fixé par l'éditeur. En japonais, le titre
peut se traduire par Les
insectes mangent dans les champs,
c'est-à-dire, les insectes mangent ce qu'il trouvent. Ce titre est
peut-être dérivé du proverbe japonais: A
chacun selon ses goûts; certains insectes aiment les orties,
ce qui signifierait tous
les goûts sont dans la nature.
Ce qui voudrait dire qu'il faut s'adapter aux conditions
environnantes.
Les
personnages
Le
couple principal: le modernisme
Kaname:
archétype de l'homme-enfant, Kaname est un rêveur (symbolisé par
sa lecture des Mille et une nuits).
Il n'est pas gâté par Tanizaki: Kaname est faible, attentiste,
lâche, indécis (il avait accepté à moitié
l'invitation, nous dit
Tanizaki). Kaname se refuse à traiter les sujets épineux et attend
qu'ils se résolvent d'eux-mêmes ou s'en remet à quelqu'un d'autre
pour qu'il s'en charge. Il est foncièrement égoïste. Il a besoin
d'exaltation, il idôlatre la femme idéale. Pour lui, la femme
terrestre n'est un jouet dont il se lasse rapidement. Depuis
longtemps, il a délaissé physiquement sa femme, Misako, qui pleure
toutes les nuits. Ses pleurs le dérangent). Il pousse
insensiblement sa femme dans les bras d'un autre, Aso, pour s'en
débarrasser, comme s'il s'agissait d'un objet.
Kaname
accepte mal les conventions sociales traditionnelles et éprouve
beaucoup de difficultés pour mener à bien la séparation dans de
bonnes conditions. Les obstacles majeurs sont le qu'en
dira-t-on ?, le père de
Misako, son fils Hiroshi, Aso et sa famille, mais aussi lui-même:
il constate qu'il est plus attaché à sa femme qu'il ne croyait et
redoute la séparation qu'il imagine très douloureuse. Réflexion
de Kaname sur les fleurs que Misako dispose dans la maison, ce qui
lui manquera après la séparation.
Pourtant,
Kaname est droit (Confucius) et se rend responsable de ce qui
survient au couple. Avec l'âge, il remarque qu'il éprouve un
penchant de plus en plus marqué pour les valeurs du passé, à
l'exemple du vieillard, le père de Misako, qui incarne la
tradition.
Misako:
femme libre qui s'ennuie avec Kaname qu'il l'a délaissée. Elle en
souffre et insensiblement prend un amant, Aso. C'est une femme de
bonne condition, capricieuse comme une princesse. Elle se complaît
dans la mode et peut être comparée à un mannequin, c'est-à-dire
une poupée. Elle est égoïste, y compris avec son fils, et manque
de volonté. Pourtant, elle célèbre la fête des poupées, ce qui
signifie qu'elle adhère au symbole de la beauté et porte de
l'amour aux enfants.
Hiroshi:
personnage qui symbolise la culpabilité de Misako et Kaname qui se
sont mariés mais ne forment pas un vrai couple. Ils trahissent les
règles sociales traditionnelles en se jetant dans le modernisme du
Japon. Hiroshi a une pensée saine. Il est très lucide par rapport
à la séparation prochaine de ses parents. Il la redoute, mais il
est généreux et cherche à aider son père dans sa prise de
décision. Hiroshi représente l'essence de l'humanité et il est le
symbole de la nouvelle génération qui devra s'adapter au
modernisme du Japon.
L'amant
Aso:
personnage effacé, falot, qui refuse de s'engager. Il n'est qu'un
prétexte pour Misako qui s'ennuie.
Le
couple secondaire: la tradition
Le
vieillard: incarne la tradition japonaise: il faut sauver les
apparences coûte que coûte. Il vit en couple traditionnel: il est
le protecteur d'O-hisa qui représente la femme japonaise idéale.
Lui, représente le Japon déchiré entre passé traditionnel
(apparences) et avenir moderne (réalité). Il est fortement ancré
dans le passé. Il souhaite donner à O-hisa une éducation de
geisha pour lui-même. Il fait preuve de "gentillesse à son
égard en étant dur avec elle: il veut son bien, mais si c'est
difficile.
O-hisa:
archétype de la femme japonaise traditionnelle assujettie à la
tradition et qui en souffre mais s'y conforme (au moins, en
apparence). Elle est délicate, sensuelle, et très apaisante. Elle
est soumise mais n'est pas malléable. Elle reste intègre, s'occupe
du vieillard qui l'oblige à étudier le chant et le shamisen (luth
à trois cordes). O-hisa est un personnage intemporel: elle traverse
les époques et on la rencontre souvent dans la vie quotidienne.
Femme japonaise idéale, elle est comme manipulée comme une poupée
par la tradition. Elle n'a aucun pouvoir autre que celui de la
séduction. Elle est assimilée à Koharu, personnage du bunraku.
Mais O-hisa aspire secrètement au modernisme pratique et
hygiénique.
La
geisha
Louise:
prostituée, geisha. Elle prend l'apparence de la femme japonaise
idéale: c'est une poupée. Louise a été actrice du théâtre
moderne. Par ce biais, elle renvoie au théâtre du bunraku et du
kabuki, ce dernier ayant mis en valeur les prostituées dans une
orientation sensuelle du théâtre. Elle ressemble à Kintarô,
personnage de la mythologie japonaise, du théâtre nô et du
kabuki. Avec Louise, Kanizaki fait le portrait des japonais fascinés
par les européennes. Louise est une femme dominatrice qui aime
l'argent et joue la comédie pour en extorquer à Kaname.
Le
médiateur
Takanatsu:
double médiateur entre Kaname et Misako, et entre Tanizaki et le
lecteur. En peinture, il serait l'admoniteur, celui qui apostrophe
l'observateur et l'invite à participer pour démêler l'intrigue.
Il est présenté comme le cousin de Kaname, et par là connaît
parfaitement le couple Kaname - Misako, et leur fils Horoshi, et les
problèmes qu'ils vivent. En sa présence, les masques tombent.
Takanatsu est aux antipodes de la tradition des apparences.
Le
théâtre du bunraku
personnage
en abîme qui renferme toute la perception de la tradition des
moeurs japonaises. C'est aussi la scène où se meuvent les
personnages ci-dessus, qui sont des poupées ou des fées. A ce
titre, il permet la distanciation du spectateur avec la société
dans laquelle il vit, et par ce biais procure la catharsis qui le
purge de ses affects.
Le
thème principal
Tanizaki
étudie l'impact sur les moeurs du changement radical des valeurs
sociales qui font suite à l'ouverture du Japon à l'occident pendant
l'ère Meiji (1868 - 1912). Il confronte la femme occidentale et la
femme japonaise, et le sens du mariage en occident et en orient:
Kaname et Misako, qui forment un couple à l'esprit ouvert et
moderne, décident de se séparer, mais ils doivent faire face aux
règles sociales japonaises du passé. Kaname pense que leur
situation ne poserait pas de problème en occident, mais au Japon,
les valeurs et les moeurs du passé offrent une résistance farouche
à l'introduction des valeurs modernes. Il est très difficile de
vivre la charnière entre deux époques, ce qui caractérise le
combat des anciens contre les modernes. Dans le contexte du Japon, ce
combat est presque sans issue.
Tanizaki
conduit une analyse des conventions sociales de la société
japonaise: elles enferment et isolent l'individu. Globalement,
l'autre est rejeté:
-
la politesse, ne pas gêner l'autre, est la règle fondamentale. Respecter cette règle, très contraignante, est la seule voie de la liberté pour l'individu (p 35). Ne pas la respecter conduit à perdre toute liberté d'action pour soi et pour sa famille: par le biais du qu'en dira-t-on ? La société mettrait l'individu et sa famille sous un feu nourri de critiques. Ils seraient mis au ban de la société . Le proverbe le dit: le clou qui dépasse appelle le marteau;
-
pour survivre dans le filet des règles sociales sans s'y conformer, l'hypocrisie est la seule voie: il faut sauver les apparences à tout prix pour éviter le rejet par la société. Ainsi, Kaname et Misako doivent donner l'impression au vieillard, le père de Misako, qu'il sont unis et forment un véritable couple. En public, le vieillard se montre intransigeant pour O-hisa, mais dans l'intimité, leurs relations sont douces. Aucune démonstration d'intimité n'est permise par la société (mais on peut pisser dans un baquet devant tout le monde, même les femmes qui pissent debout). Autre exemple d'intransigeance apparente de la société, personnifiée par le vieillard: dans sa lettre à Kaname qui lui apprend la séparation avec Misako, il feint la surprise, la honte. Il imagine la colère de Kaname alors qu'il n'en est rien. Mais, il sait que dans les conventions sociales, seul le père – lui-même donc – peut accorder ou non la séparation entre sa fille et Kaname. Contrairement au ton de sa lettre, il accueille Kaname et Misako avec un ton affable. En réalité, le père et la fille simulent une discussion et vont faire un bon repas en tête-à-tête.
-
isolation et enfermement conduisent chacun à imaginer ce que l'autre pense, y compris ce que cet autre imagine ce que moi, je pense;
-
critique des coutumes locales, la langue, l'accent: Tokyo (lenteur) contre Kyoto et Osaka (vivacité). Les spécificités, elles aussi enferment, isolent, et dressent les uns contre les autres;
Le
thème du théâtre du bunraku, thème de l'art
Il
est porteur de l'étude de la tradition au plan des valeurs et des
moeurs. Tanizaki nous gratifie d'un rappel historique du bunraku: sa
genèse dans l'île d'Awaji (les Gennojo, son développement (un
théâtre dans chaque village, représentations en plein air, théâtre
de bunraku portable), puis son déclin qui le confine à la
restauration des poupées et qui finalement se tranforme en marché
pour collectionneurs. Le déclin du bunraku signifie peut-être aussi
le déclin de la tradition.
La
représentation du bunraku dans l'île d'Awaji est l'occasion pour
Tanizaki de nous faire réfléchir sur le théâtre, sur l'art:
-
Dans la vie, la représentation théâtrale est hors temps, elle est proche de la béatitude. Le théâtre montre des personnages de la vie quotidienne qui sont intemporels. Le théâtre est une transfiguration de la vie qui se déroule au pied de la scène: les enfants y jouent, les adultes picniquent, le froid et l'humidité se font sentir tout comme les besoins naturels.Théâtre et vie sont intimement liés. Par exemple, le second acte de bunraku (Osaka) décrit précisément ce qui se passe au sein du couple Kaname et Misako: est-ce un démon, est-ce un serpent qui loge dans le sein de ma femme ? Passage à la métaphore avec l'évocation d'Osaka, les types de femmes, les quartiers commerçants, la naissance de Kaname.
-
L'art doit rester libre et non figé car il deviendrait décadent. Cependant, le bunraku figé dans la tradition se transmet facilement car il correspond à un besoin d'évasion de la dure réalité. C'est l'une des incarnations du coussin de rêve dont parle Claude Lévi-Strauss: le théâtre aide à vivre en faisant rêver et en donnant de la vie une interprétation à distance.
-
La représentation de théâtre décrite par Kanizaki est rustique mais vraie et plus abstraite qu'à Osaka (plus intelligent). Les poupées d'Awaji traduisent mieux les sentiments et émotions humaines. Le regard du spectateur est très important car c'est lui qui ressent les sentiments et les émotions qui constituent la vie. Par exemple, le vieillard aime les vieilleries et trouve meilleurs les costumes râpés. Il y a symbiose, partage entre les spectateurs et les manipulateurs. Tous deux ont un peu bu. C'est cela, le partage, la transmission, qui importe au théâtre.
Le
thème de l'ombre
L'ombre
est propice à cacher les amours illicites. Elle s'épaissit quand
on s'approche du mystère et laisse le mystère entier. Pour
Kanizaki, l'ombre exprime un raffinement.
Réflexion
sur la musique et le chant: on comprend vaguement, le texte est
imprécis, il suggère, laisse travailler l'imagination et le
souvenir. Par exemple, l'évocation du premier amour de Kaname
(Fu-Chan) est déclenchée par le chant d'O-hisa. L'ombre et le
mystère occupent la même fonction de susciter l'imagination.
cf.
L'éloge de l'ombre.
Eléments
autobiographiques
-
découverte du japon ancien provoquée par l'installation dans le Kansai (comme le vieillard).
-
Tanizaki a cédé son épouse à Haruo Satô (comme son héros Kaname)
-
Tanizaki marque une préférence pour le passé (l'ombre) par rapport au présent et à l'avenir, trop clinquant et superficiel.
Notes
de lecture
Le
théâtre du bunraku
Type
de théâtre japonais datant du XVIIe siècle, originaire d'Osaka.
Les personnages sont représentés par de grandes
marionnettes, manipulées à vue. Trois manipulateurs pour
chacune des marionnettes: la tête et le bras droit, le bras gauche,
les pieds. Deux styles: furi, réaliste, ou kata, stylisé (codifié)
Un
récitant chante tous les rôles, accompagné par un shamisen (luth à
trois cordes).
Le
bunraku assimile deux sources: le ningyô, les marionnettes (VIIIe
siècle), et le jûrori, récit accompagné par de la musique (XVe
siècle).
Les
pièces de Chikamatsu Monzaemon, auteur de pièces de Kabuki, forment
le coeur du répertoire du bunraku. Le répertoire du bunraku se
divise en deux catégories:
-
des pièces historiques qui mettent en scène le conflit entre le principe confucéen de loyauté – harmonie sociale, étude, rectitude - et les sentiments personnels de familles nobles –
-
des pièces qui mettent en scène des amours impossibles qui se terminent en suicide.
Le
bunraku décline au XVIIIe siècle puis réapparaît au XIXe siècle
(ère Meiji). Aujourd'hui, théâtre national de bunraku à Osaka.
Le
chanteur insuffle les émotions et la personnalité des marionnettes.
Il joue les voix de tous les personnages et narre l'action. Le jeu
est exagéré pour souligner les différences entre personnages et
susciter l'émotion chez le spectateur. Le shamisen (luth) décrit
l'état intérieur des personnages. Un orchestre (éventuellement)
décrit les circonstances extérieures: la saison, le temps qu'il
fait, la tonalité générale de la scène.
Pourquoi
des marionnettes ? Elles interdisent le réalisme et elles
contraignent le spectateur à passer à la métaphore pour ressentir
les sentiments dans l'action. Elles permettent facilement la
distanciation du spectateur qui assiste à une représentation de la
société japonaise en action, et donc elle permet la carthasis
(purge des émotions).
Opposition
avec le nô: pièces chantées, dansées, mimées par des acteurs qui
mettent en scène des rêves. La perception domine.
Opposition
avec le kabuki: pièces épiques, très stylisées, chantées,
dansées, où l'action domine.
La
distanciation
Prise
de distance avec la réalité. Au théâtre, le spectateur est
perturbé par la mise en scène (adresse au spectateur, changement à
vue) qui provoque un aspect d'étrangeté et qui lui rappelle qu'il
n'est pas dans la réalité. Il ne peut pas s'identifier complètement
aux personnages.
La
catharsis
Etymologie :
vient du grec κάθαρσις, qui signifie séparation du bon avec
le mauvais (rhétorique, esthétique, politique, médical,
religieux). Action de purifier les passions. Pour Freud, une
sublimation des pulsions.
Chez
Platon, la séparation de l'âme de son ignorance crasse (opinions,
aprioris), la réfutation des fausses idées. La réflexion purifie
l'âme.
Chez
Aristote, la catharsis est l'épuration des passions par les moyens
de la représentation artistique. Le spectateur se libère de ses
émotions. Il peut se purger de sentiments inavouables qu'il éprouve
secrètement, au moyen de l'identification à des personnages qui
éprouvent des passions coupables, punies par le destin. Il peut
contempler des situations plus exactes de la réalité qui nous sont
pénibles.
En
psychanalyse, chez Freud, la catharsis permet de libérer les
sentiments refoulés par un événement traumatique, elle est une
prise de conscience qui libère les émotions associées au
traumatisme. Elle met à distance le traumatisme, ce qui permet de
l'intégrer.
Au
théâtre, l'identification avec le personnage produit une mise à
distance de sa propre expérience.
Gérard
LACOSTE, 18 décembre 2017
REMARQUES
SUR LE RÉPERTOIRE DU BUNRAKU
Comme l’indique justement Gérard, le répertoire du Bunraku se divise en deux grandes catégories le théâtre d’époque (jidai-mono) et les scènes de la vie quotidienne (sewa-mono).
Le
théâtre d’époque n’entretient qu’un rapport lointain avec
les événements auxquels il se réfère. On y trouve en effet un
grand nombre d’incohérences et d’éléments fantastiques, comme
le montre l’intrigue de la pièce Yoshitsune et
les mille cerisiers qui est illustrée par les marionnettes
ci-dessous.
« Il
s’agit de l’une des trois œuvres maîtresses du répertoire du
Bunraku qui date de 1747. Elle mêle trois intrigues inspirées de
l’épopée médiévale, le Dit du Heiké. Les personnages de
Tadanobu et de Shizuka – gozen (en haut), composent un couple
ambigu, uni par la loyauté du premier et la passion amoureuse de la
seconde envers leur seigneur et maître commun : Yoshitsune.
Tadanobu incarne également l’amour filial, puisqu’il n’est
autre que l’avatar d’un renardeau poursuivant désespérément
un tambourin sur lequel a été tendue la peau de ses parents
sacrifiés autrefois pour sauver les hommes de la disette. Une
deuxième intrigue met en scène un fabuleux guerrier (en bas) du
clan vaincu des Taira, Tomomori, revenant de l’au-delà, afin de
redresser les injustices de l’histoire, avant de se précipiter au
milieu des flots qui l’avaient jadis englouti, arrimé à une
ancre. Gonta la Querelle (au milieu, personnage de droite),
personnage de roturier plus ou moins besogneux, commence par
escroquer de nobles guerriers en fuite sur une route de campagne ;
figure caractéristique du faux traître dont les loyales intentions
seront connues au moment où il versera son sang pour la bonne
cause 1».
Les
sewa-mono, qualifiées souvent de « tragédies
bourgeoises » illustrent les déchirements qu’entraînent les
conflits entre les obligations sociales et les passions amoureuses.
Voici le résumé d’un de ses drames intitulé OSONO, la tragédie
de l’amour triangulaire.
« Hanhichi,
fils du propriétaire du magasin de saké
«Akaneya » et
Minoyano Sankatsu, danseuse, s’aiment et ont une fille illégitime
nommée Otsuu. Osono, l’épouse de Hanhichi est retournée vivre
chez ses parents, mais son père l’a ramenée à « Akaneya »
car, effondrée, elle pleurait jour et nuit. Osono, seule dans le
magasin de saké, contemple le soleil se coucher. Tout en allumant
les lanternes, elle pense à son mari qui n’est toujours pas
rentré.
« Que
fait-il ? Où est-il ? À présent, je sais que c’est
trop tard, mais si je cessais d’exister, mon beau-père pourrait
pardonner à son fils qu’il a expulsé de sa maison par
considération pour sa petite fille Otsuu ; il pourrait faire
venir Sankatsu, mère de sa petite fille. Ainsi Hanhichi se
conduirait mieux. J’aurais dû mourir lorsque je suis tombée
malade l’automne dernier, et toutes ces souffrances auraient été
évitées.
Je
savais qu’Hanhichi n’était plus amoureux de moi, cependant je
voulais rester à ses côtés, même si on ne partageait plus le même
lit. Finalement, cela a porté malchance à Hanhichi. J’aurais dû
prendre la décision de mourir l’année dernière, mais ma
souffrance d’aujourd’hui est bien plus pénible pour moi. Cher
Hanhichi, je vous demande pardon du fond du coeur ». […]
Mais Hanhichi, qui a déjà décidé de se suicider avec
Sankatsu, son amante, confie sa fille, Otsuu, à son père2.
2Livret
Nyngyô Johruri Bungaku UNESCO 2004, p. 13.
À
quelle pièce de Bunraku assistons-nous, au théâtre Bentenza
d’Osaka ?
« D’après le coup de téléphone, cela doit être Koharu et Jihei, et puis autre chose, mais j’ai oublié » (Le goût des orties, p.39). Plus tard dans la soirée, en entendant Jihei déclamer : « Est-ce un démon, est-ce un serpent qui loge dans le sein de ma femme ? » (ibid, p.62), Kaname pense reconnaître un passage d’une pièce de Chikamatsu Monzoemon (ou plus exactement d’un de ses fils). Rien d’étonnant à cela : auteur d’environ 150 jôruri (drames pour marionnettes), Chikamatsu (1653 -1724) est l’auteur d’une œuvre exceptionnelle. René Sieffert le tient même pour « le plus grand des dramaturges du Japon et l’écrivain le plus considérable de ce pays, le seul au monde peut-être que l’on ait pu, sans exagération, comparer à Shakespeare.»3
La chance de Chikamatsu fut de rencontrer un chanteur hors pair, GIDAYU Takemoto (1651 -1714) qui renouvela complètement l’accompagnement vocal et musical du Bunraku. De leur collaboration qui dura environ 40 ans (de 1680 à 1720), naquit une centaine de pièces qui occupent une place centrale dans le répertoire du Bunraku. Kaname fait d’ailleurs référence au gidayu qui, dans un premier temps, n’emporte pas son adhésion en raison de sa vulgarité d’expression qui la choque en tant qu’habitant de Tôkyô. Mais finalement, il oublie ses réticences et se laisse emporter : « Tous ces gens s’injuriaient, s’affrontaient, se raillaient autour de Koharu – surtout Tahei qui se répandait en lamentations bruyantes – et il semblait que la beauté de cette femme se trouvât étrangement mise en valeur par le vacarme dont elle était la cause. Après tout, se disait Kaname, le gidayu et toute cette agitation ne sont pas si grossiers quand c’est bien joué. » (ibid. p. 63).
On peut signaler également que pendant les ères Bunka (1804 – 1816) puis Bunsei (1819 – 1831), des œuvres de Gidayu furent écrites pour la danse, sous l’influence du Kabuki. Ainsi, l’une d’entre elles célèbre les quatre saisons. Voici le résumé d’une de ses scènes :
La
scène se passe dans les rues de Kyoto. Toutes les façades des
maisons sont décorées de « Shimenawa » (sorte de grosse
corde en paille de riz) et des « Kadomatsu » (décorations
de sapin) sont placées devant chaque porte. Pour accueillir le dieu
du nouvel an, deux comédiens de rue (Manzai : Tayû et Saizo)
vont de maison en maison pour présenter leurs salutations et leurs
vœux de prospérité et de longue vie. Ils chantent : « Que
vous soyez jeune et que vous ayez longue vie et prospérité. Une
année heureuse est arrivée... » et dansent avec drôlerie en
interprétant un chant sur le bonheur : « Les Yashome de
Kyoto ont vendu de grosses daurades, de petites daurades et des
sérioles. Que vois-je sur les étagères, du brocart et du damas, du
crêpe de soie rouge éclatant – ‘Hisaaya hijirime’, du
satin rouge éclatant – Shusu hishusu’ »…
3SIEFFERT
René, in Dictionnaire de la littérature japonaise, sous la
direction de J.J. Origas, PUF, 1994, p. 20.
En
guise de conclusion, je voudrais vous soumettre les réflexions
suivantes de Chikamatsu :
« Pour
ce qui est du jôruri, comme il repose essentiellement sur
l’emploi de marionnettes, chaque mot, à la différence des autres
écrits, a une vie propre qui sous-tend un geste. Et puisqu’il
s’agit, plus spécialement, d’une forme de spectacle qui,
directement confronté à l’art des acteurs en chair et en os du
kabuki, prétend faire exprimer à des simulacres dépourvus
d’âme des sentiments propres à émouvoir les spectateurs, il est,
par définition, presqu’impossible, d’atteindre à la perfection.
[…] L’art est quelque chose qui se tient dans l’infime membrane
séparant la vérité du mensonge. […] L’art est mensonge qui
n’est pas mensonge, vérité qui n’est pas vérité, et le
divertissement se situe dans l’intervalle entre les deux.4 »
Didier DON
4SIEFFERT René, in Dictionnaire de la littérature japonaise, sous la direction de J.J. Origas, PUF, 1994, p. 21.
LE FLEUVE SACRÉ de Shûsaku ENDO
Fukai
kawa – le fleuve sacré
ENDO
Shusaku
I-
Présentation de l'auteur
Endo
Shusaku est né le 27 mars 1923 à Tokyo. Son père était banquier
et sa mère violoniste.
Quand
Shusaku avait 3 ans ils sont allés à Dairen dans la région de
Manshuku (Chine) à cause du métier de son père. Quand il avait 10
ans, en 1933, ses parents ont divorcé, il est rentré à Kobe au
Japon avec sa mère . C'est là où Shusaku a été baptisé, sur le
conseil de sa tante qui était déjà catholique.
Il
a obtenu une licence de littérature française à l'Université de
Keio de Tokyo, quand il avait 25 ans ; sa thèse de licence
portait sur Mauriac.
Il
est allé à Lyon en 1950 quand il avait 27 ans étudier la
littérature catholique française moderne, surtout Mauriac. Il a été
influencé par son roman Thérèse Desqueyroux, notamment.
Plus
tard il a placé ce personnage de Thérèse dans ses propres
oeuvres...
Il
a obtenu le prix Akutagawa avec Le blanc (shiroi hito) en
1955, quand il avait 32 ans.
Un
an plus tard son fils est né, et il l'a nommé Ryuunosuke, en
allusion au prénom d'Akutagawa.
II
– le Fleuve sacré
Le
livre que je vous présente aujourd'hui s'intitule Le fleuve
sacré : en japonais, le titre n'est pas exactement le même,
puisque le livre s'appelle Fukai kawa : ce qui signifie
littéralement, la rivière profonde. Je reviendrai plus longuement
plus tard sur le sens de ce titre.
Ce
roman, qui a obtenu le prix artistique de Mainichi en 1994, reprend
pour la dernière fois le thème, très cher à Shusaku, du rapport
entre le catholicisme et les Japonais.
Shusaku
pense que les Japonais sont incapables de comprendre le moteur du
catholicisme qui est la séparation du Bien et du Mal. Cette
séparation correspond en effet à une vision rationnelle du monde, à
une vision européenne de l'analyse et de la segmentation. Le cœur
et la raison, l'âme et le corps, la vie et la mort qui sont des
couples classiques de la pensée occidentale ne sont pas aussi
distincts dans l'approche japonaise de l'existence, qui est une
approche plus synthétique.
Comme
cette idée est à la fois assez simple et presque impossible à
démontrer, Shusaku va donner à son roman une structure simple et
intuitive. Il va nous faire suivre l'itinéraire particulier de
plusieurs personnages, qui vont tous se retrouver en Inde. Il va se
servir de cette structure romanesque classique, le roman de la
recherche, le roman de la quête, pour nous faire comprendre que l'on
peut suivre plusieurs chemins, qu'ils peuvent paraître très
différents, mais qu'ils parviennent tous au même but.
A
– les personnages
Dans
ce livre, on va trouver 7 personnages principaux qui expriment
tous, avec plus ou moins de force et de détail, des aspects de la
personnalité de Shusaku.
Je
vais les reprendre l'un après l'autre, pour que nous comprenions
bien, à quel point ils sont bien plus que des personnages, qu'ils
sont chacun une porte d'entrée dans le roman.
1)
Isobe
représente le japonais
typique de l'ancienne époque, celui qui ne montre jamais vraiment
ses sentiments, même pas à sa femme. Il travaille sérieusement,
sans penser à sa femme. Car elle est comme l'air pour lui. On ne
pense jamais à l'air qu'on respire : on y pense seulement quand
il manque.
C'est
après avoir perdu sa femme Keiko à cause du cancer, qu'il a compris
combien est important l'amour du couple. Soudain, sa vie perd son
sens : il devait partir en voyage avec elle au Portugal, mais
c'est désormais inutile. Il a attendu jusqu'à la retraite pour
partir avec elle, et elle ne viendra jamais.
Comme
si elle avait senti que son mari serait complètement perdu sans
elle, comme si elle avait compris qu'il regretterait intensément de
n'avoir jamais vraiment vécu avec elle, tant il était absorbé par
son travail et ses soucis, Keilo a demandé à Isobé de la
rechercher dans le monde, elle lui a dit qu'elle renaîtrait quelque
part.
Il
ne savait pas qu'elle avait autant d'affection pour lui.
Isobe
n'a pas réfléchi sérieusement à cette idée d'une réincarnation.
Mais il a appris par hasard, par un savant américain, que sa femme
reviendrait sur terre en petite fille, non loin de la ville de
Vanarasi, aux Indes. Même s'il ne croit pas à cette histoire, Isobe
décide de partir à sa recherche.
2)
Mitsuko
C'est une femme plutôt
méchante, inhumaine ; elle ne sait pas aimer. Elle aime faire
du mal aux autres, en raison de sa nature profondément cruelle :
« Toute
femme est habitée par un besoin irrépressible d'autodestruction. »
(p.
61)
Tout
comme Shusaku, Mitsuko a été étudiante en littérature française ;
tout comme lui, elle est passionnée par Mauriac, et elle établit un
parallèle fort entre sa vie et celle du célèbre personnage de
Mauriac, Thérese Desqueyroux.
Comme
Thérèse, Mitsuko s'est mariée à un homme jeune, riche, beau et
terriblement ennuyeux, terriblement conventionnel, terriblement
bourgeois. Elle n'a pas été jusqu'à l’empoisonner, même si elle
en a eu très envie.
Mitsuko
a quitté son mari rapidement, et a vécu une vie plutôt
insatisfaisante entre aventures sans lendemain et distractions sans
joie.
A
un moment, pour se punir, on ne sait pas exactement ce qui l'a
poussée à cela, elle est devenue visiteuse de malades. Elle s'est
employée très sérieusement à cette tâche, y a montré beaucoup
de courage et a été très appréciée dans l'hôpital. Mais ce
n'est qu'une apparence de bienveillance : au fond d'elle-même,
elle joue le personnage de la femme bonne, mais elle ne l'est jamais
complètement. On le comprend dans la scène où elle écoute les
pensées de Keiko, la femme d'Isobe qu'elle vient visiter
régulièrement, et ou elle refuse de donner son avis sur la
réincarnation.
La
grande histoire de Mitsuko, c'est une toute petite histoire qu'elle
n'arrive pas à oublier. Quand elle était jeune, désoeuvrée et
riche, elle a couché avec un jeune homme très sérieux, Otsu, qui
voulait devenir prêtre. Elle lui a demandé d'abandonner son Dieu,
et Otsu l'a fait, par amour pour elle. Alors elle l'a abandonné,
comme une vieille chaussette. Elle a séduit Otsu simplement pour
l'obliger à se renier.
On
retrouve ici un thème important, qui a déjà servi dans un autre
roman célèbre de Shusaku, La femme que j'ai abandonnée.
Dans ce livre, la situation était inverse : l'homme laissait
tomber la femme, qui s'appelait Mitsu.
Dans
le fleuve sacré, Mitsu est devenue Otsu et Mitsuko remplace
Yoshioka. Ce sont tous des personnages que l'on retrouvera très
souvent dans les romans catholiques de Shusaku.
Après
son divorce, Mitsuko a entendu dire par des amis qu'Otsu vit aux
Indes. Elle a décidé de partir le chercher, car elle compris
qu'Otsu possède quelque chose, dont elle manque cruellement.
Le
couple étrange formé par Otsu et Mistuko symbolise la séparation
du bien et du mal telle que Shusaku la pense, une séparation à la
japonaise où les extrêmes s'attirent et se rejettent, où ils
forment une unité instable et deux parties indistinctes.
Mistuko
est la mauvaise femme, et Otsu l'homme bon, dans toute sa perfection.
Très
clairement, Shusaku nous fait comprendre que Otsu est une
représentation du Christ. Il utilise à plusieurs reprises un
extrait du livre d’Isaïe, le verset 53, dans lequel est annoncé
le personnage du Rédempteur :
« Il
n'est ni laid, ni beau. Il est misérable et pitoyable.
Il
est méprisé et abandonné des hommes.
Il
est habitué à être détesté. Il est rejeté par les hommes qui se
cachent le visage avec leurs mains.
Il
est celui qui porte nos souffrances et nos peines. »
(pp.
66 et 266).
Ce
choix du texte biblique est très important, car il indique
l'identité du personnage biblique que représente Mitsuko.
Ce
n'est pas Marie-Madeleine, car Mitsuko n'est pas simplement une femme
de mauvaise vie, c'est une femme mauvaise, une femme fondamentalement
mauvaise. Et le livre d’Isaïe est le seul livre de la Bible qui
évoque la figure d'une femme totalement mauvaise. Mitsuko est
Lilith, la femme qui détruit.
3) Numata
Numata écrit des livres pour
les enfants. Quand il était petit, il a vécu à Dairen (Dalian) à
Manshuku (Mandchourie) avec ses parents. La même ville que celle de
Shusaku enfant.
A
cause du divorce de ses parents, il a dû rentrer au Japon et quitter
les seuls amis qu'il possédait : Li, un boy (un domestique
chinois) et Noiraud, son chien.
A
cause de cette expérience douleureuse et triste, Numata est devenu
écrivain pour les enfants.
Il
est retombé malade de la tuberculose, et il a été opéré 3 fois
(tout comme Shusaku). Tout comme l'auteur aussi, le cœur de Numata
s'est arrêté un moment, au cours de ces opérations très
délicates.
Au
moment où Numata a cessé de vivre, son perroquet (kyuukancho) est
mort. Et Endo est brusquement ressuscité. Comme si le kyuukancho
était mort à sa place.
Tout
cela a rendu Numata bien triste et il se sent en dette avec son
kyuukancho.
Il
apprend un jour qu'il y a une excursion touristique pour les Indes,
et qu'il existe là-bas des réserves pour les oiseaux. Il décide
d'y aller pour libérer un kyuukancho.
4)
Kiguchi
Il a vécu l'expérience
terrible de la guerre en Birmanie. Il appartient à la même
génération d'avant-guerre que celle d'Endo.
Au
cours de cette guerre cruelle, alors qu'il allait mourir dans
l'enfer de la jungle de Birmanie, son compagnon de guerre, Tsukada,
l'a sauvé et lui a permis de rentrer au Japon, une fois la guerre
terminée.
Ils
ont travaillé dans des régions différentes, Tokyo et Kyushu. Un
jour Tsukada est venu voir Kiguchi à Tokyo pour lui demander du
travail.
Mais
il était devenu alcoolique, car il ne peut pas oublier qu'il a mangé
de la chair humaine pendant la guerre, pour sauver Kiguchi .
(Tsukada a acheté de la chair humaine à un soldat japonais, pour
sauver Kiguchi qui était en train de mourir de faim.)
A
cause de cela il ne peut plus supporter sa vie, tant il porte en lui
de souffrance.
Il
est tombé malade, et a rencontré à l'hôpital un bénévole
étranger qui s'appelle Gaston et qui s'est bien occupé de lui, avec
tout son cœur. Gaston était le seul sur qui Tsukada pouvait
compter.
Avant
de mourir, Tsukada a tout déclaré de ses souffrances devant sa
femme, Kiguchi et Gaston. Sans doute, Shusaku voit-il dans cet aveu
une véritable confession. Il est vrai que Gaston va agir vis-à-vis
de Tsukada comme un prêtre en le lavant de ses péchés.
Pour
lui donner l'absolution, Gaston va raconter une histoire de
catastrophe aérienne, pour montrer que même dans le mal il y a du
bien, et que même dans le bien, il y a du mal. C'est là sans aucun
doute l’idée la plus importante de tout le roman, qui traverse
toute l'histoire de ces personnages.
Après
avoir écouté Gaston, Tsukada est mort rassuré et sereinement.
Gaston s'est comporté comme le Dieu en sauvant Tsukada de son enfer
terrestre.
On
remarquera le choix des sonorités des prénoms, peut-être voulu par
l'auteur, entre O-tsu, Tsu-kada et Ga-su-ton.
Kiguchi
part aux Indes, le pays d'origine de Bouddha, car il veut prier pour
Tsukada et ses amis de la guerre. Ils appartiennent tous à la même
génération qu'Endo et ils ont tous gravi le Golgotha.
5)
Otsu
appartient à la même
génération que Mitsuko.
Ce
personnage balourd, minable, méprisé (rappelons-nous la description
d’Isaïe) est le plus important de tout le roman, surtout parce
qu'il est le seul à n'avoir rien perdu.
Il
est devenu catholique par l'intermédiaire de sa mère qu'il adorait,
et à travers l'amour pour sa mère et ses croyances, il a rencontré
l'amour du Christ. Et celui-ci l'a rempli d'une certitude, sans qu'il
puisse vraiment en rendre compte, l'analyser. Otsu a la foi.
Quand
il était étudiant, il est tombé amoureux de Mitsuko, au point
d'abandonner l'Eglise pour elle. Mais lorsque Mitsuko l'a jeté
facilement comme une éponge, il a pris conscience que l'amour humain
était bien étriqué au regard de l'amour universel du Christ.
Il
part donc en France pour devenir prêtre. Mais il est rapidement déçu
par le Catholicisme européen, bien trop rationnel, bien trop
catégorique, bien trop dogmatique.
Otsu
n'accepte fondamentalement pas l'idée que le Bien et Mal soient
réellement distincts ; il ne croit pas davantage que le
Catholicisem soit le seule voie vers Dieu. Otsu est contre cet
esprit sectaire : Il continue dans la voie du Dieu chrétien à
la mode japonaise.
Le
bien et le mal sont des catégories humaines, donc fragiles,
confuses, et intimement mélangé. Il ne peut pas y avoir de pureté
pour l'homme ; seul le Dieu qui présente autant de visages
qu'il y a de religions est l'être pur et empli d'amour.
Shusaku
explicite cette idée fondamentale en faisant parler Kiguchi, à la
fin du roman, au terme de la quête.
« Voilà à quoi j'ai
réfléchi. Dans le bouddhisme, le bien et le mal ne font qu'un et
l'on ne peut pas qualifier une action accomplie par un être humain
d'absolument juste. Au contraire, dans toute mauvaise action se
trouve un élément rédempteur. Dans toute chose, le bien et le mal
sont côte à côte et il est impossible de les séparer de la même
façon qu'un couteau coupe les choses en deux. A mon camarade, vaincu
par la faim insupportable, qui consomma de la chair humaine et fut
anéanti par cet acte, Gaston lui dit que même au milieu d'un tel
enfer, il était possible de rencontrer l'amour de Dieu. »
(p.
303)
A
cause de ses idées, Otsu n'est pas accepté par l'église catholique
européen.
Finalement, il part aux Indes.
Habillé comme un intouchable, Otsu va aider les pauvres, emporter
les morts, même s'ils sont hindous, car dans son esprit l'amour et
la force d'aider viennent de Dieu, qui appartient à plusieurs
religions.
Il
rencontrera là-bas Mitsuko, dont il était autrefois amoureux.
Otsu est Endo, qui lui aussi a
étudié le Catholicisme en France, et a été déçu par sa vision
restreinte du sacré. Le religieux n'est qu'une porte d'entrée, le
sacré est un palais gigantesque, qui possède plusieurs portes.
Lorsque le Catholicisme se refuse à la reconnaissance des autres
religions, lorsqu'il n'est pas œcuménique, il s'éloigne
complètement du sacré, et devient une simple gestuelle.
Cette
idée est le principal sujet de ce roman.Le sacré est représenté
ici par le fleuve Gange, tellement grand et généreux : comme
le Dieu d'Endo, le Gange accepte tous les humains, vivants ou morts,
sans différence, et les recueille dans son amour.
L'universalité
du sacré, l'indistinction entre bien et mal, l'indistinction entre
vie et mort, Endo n'a pas changé d'idée jusqu'à sa mort. Otsu
représente vraiment Mitsu, de La femme que j'ai abandonnée,
et Endo lui-même.
6)
Sanjo
Les
Sanjo sont un couple, mais ils fonctionnent comme un seul et même
personnage, tant ils sont également futiles, égoïstes et
matérialistes.
Ils
sont de la nouvelle génération et ils n'ont jamais connu la
souffrance : snobs et légers, presque inconsistants, ils
incarnent la nouvelle société japonaise que Shusaku, tout comme
Mishima son ami, critique pour son manque de culture et de
spiritualité.
Le
couple de Sanjo et Otsu sont complètement opposés.
7)
Enami
est symboliquement un passeur,
c'est-à-dire celui qui fait passer le fleuve, celui qui unit les
deux rives, le Japon et l'Inde.
Enami
est Japonais, mais il a vécu aux Indes pendant 4 ans pour étudier
la philosophie indienne. Enami se situe donc entre les deux cultures,
celle du matérialisme et celle du sacré, ce qui n'est pas facile à
accepter pour lui. Enami, en tant que chef de groupe, accompagne tous
les touristes en Inde.
Chaque fois qu'il guide les
touristes japonais, il essaie de leur expliquer les Indes profondes.
Et bien souvent, malgré toute sa sensibilité et sa culture, il ne
peut pas communiquer. Les Japonais ne peuvent que flotter à la
surface des choses, ils n'ont plus suffisamment de profondeur.
Enami
est un Japonais cultivé, frustré par une modernité japonaise qui a
perdu tous ses repères sacrés.
B)
Analyse
Un
critique a écrit que ce roman raconte l'histoire d'une recherche de
l'âme perdue. Je crois que c'est juste. Tous les personnages se
retrouvent aux Indes, chacun avec sa vie et ses espoirs, et ils y ont
retrouvé quelque chose d'important à la fin de leur séjour devant
le fleuve du Gange : leur âme.
Isobé
a compris que la réincarnation n’existe pas, mais il a éprouvé
une renaissance dans son coeur en retrouvant l'amour de sa femme.
Mitsuko était une femme
moderne et rationnelle, qui ne pouvait pas aimer les gens. Mais après
sa visite au fleuve sacré, elle a compris qu'elle aime Otsu.
En
se moquant de lui, en le considérant comme un clown, un Pierrot
stupide, Mitsuko a rencontré Tamanegi (oignon kami, le dieu
d'Otsu), qui est entré dans son coeur. Dans le Gange, elle a
retrouvé quelque chose d'Otsu, dont elle a manqué, l'espérance et
l'amour.
Otsu
est comme le miroir de Mitsuko.
Numata,
lui, a pu remercier le kyuukancho, en le faisant libérer dans une
réserve ornithologique. Lui aussi est libéré, car depuis la mort
de son ami kyuukancho, il était préoccupé par cette histoire.
Kiguchi a pu prier pour son
compagnon de guerre et tous les autres, devant le Gange. Il est donc
satisfait.
Endo
l'a choisi pour représenter sa génération, une génération
sacrifiée. Endo n'a pas fait la guerre à cause de sa maladie, mais
il a éprouvé la souffrance et connu lui aussi, l'enfer d ela
maladie. toute sa vie pour les gens qui fait la guerre qui sont
morts cruellement.
Otsu,
jusqu à sa mort, s'est comporté comme un tamanegi, en sauvant les
gens qui ont des problèmes, sans distinction de religion (il a agi
comme le personnage de Mitsu.)
Otsu
est mort pour protéger Sanjo, tout comme Mitsu s'est sacrifiée elle
aussi : le plus profond a sauvé le plus superficiel.
Otsu
incarne l'esprit d'Endo, contre le Catholicisme Européen jugé trop
étroit, influencé dans cette opinion par John Hick (philosophe des
religions anglais).
Je
retrouve l'ombre d'Endo dans chaque personnage, surtout chez Otsu et
Numata.
Dans
tous leurs personnages, Endo a mis une partie de sa vie et de ses
convictions.
Mais
je n'ai pas parlé du personnage principal, le Gange, ce fleuve
généreux, humain, prodiguant amour et renaissance sans distinction
à tout le monde.
Le
Gange, c'est le fleuve profond, le fleuve de la profondeur du sacré.
Otsu est un homme profond, le seul du roman, aussi profond que le
Gange.
Les
Japonais et le christianisme ont un rapport ambivalent. Soit on le
considère comme hanshin (Ce n'est pas un seul dieu : le shinto
et le bouddha s'associent pour l'amour et le dieu. Les Japonais
vivent tout les jours sans vraiment penser l'amour et le dieu), soit
l'on pense à yuuitsushin (Un seul dieu , qui ne se mélange pas
avec l'autre religion, même s'il existe des affinités.)
Endo
s'est exprimé par ses personnages : l'amour et le dieu vont se
révéler aux Japonais devant le Gange tellement grand et généreux.
La
force du christianisme d'Endo est montrée par le personnage d'Otsu
qui, jusqu'à la fin de sa vie, n'a pas abandonné le sacré, ce dieu
qui a plusieurs visages, tout comme le Gange présente plusieurs
aspects. Tous les personnages, toutes les vies, même les plus
superficielles, conduisent à la profondeur du sacré, parce que les
hommes sont mortels, et parce qu'ils peuvent atteindre à
l'immortalité.
Cela,
c'est le grand thème du monde d'Endo, le grand thème de sa vie.
Je
vous remercie
Fin
Nobuko
VERMILLAC
Inscription à :
Articles (Atom)




