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LE CRIME DE HAN de SHIGA Naoya












Quelques remarques en guise d’introduction à SHIGA Naoya

Le prochain cercle de lecture aura lieu le jeudi 17 janvier 2013 (de 10 h. à 11 h.30) et nous y parlerons d’une nouvelle généralement connue en français sous le titre Le crime de Han (范の犯罪). Elle date de 1913 et son auteur, SHIGA Naoya (賀直哉) fut actif sur le plan littéraire pendant la première moitié du XXème siècle. Cet écrivain passe pour un maître de la nouvelle qui constitue l’essentiel de son œuvre. Il a également écrit un long et unique roman traduit sous le titre Errances dans la nuit ((暗夜行路), auquel il accordait une grande importance.
Dans l’ensemble de son œuvre, SHIGA Naoya est particulièrement attentif aux fluctuations des sentiments et aux états d’âme de ses personnages qui mènent souvent des vies sans grand relief. Ces « récits de soi » ou « récits du je » (私小説) sont l’occasion pour l’écrivain de tirer des enseignements philosophiques ou moraux d’événements d’ordre privé.
Le crime de Han n’est pas un récit à la première personne et, une fois n’est pas coutume, les événements qui y sont décrits sont d’une importance tragique. Il y est en effet question de la mort d’une artiste de cirque.
Les premières lignes de la nouvelle sont d’une concision remarquable. SHIGA Naoya va directement à l’essentiel dans un style qui frappe par sa froideur administrative. Un lanceur de couteaux a tué sa partenaire en plein spectacle. Il est immédiatement arrêté.
Le deuxième paragraphe plante le décor : des centaines de spectateurs qui sont autant de témoins ont assisté à la mort de l’épouse de Han et pourtant aucun d’entre eux n’est véritablement en mesure de dire ce qui s’est véritablement passé. S‘agit-il d’un meurtre ou d’un accident ?
Telle est la question qui se pose au personnage du juge. Nous tenterons également d’y répondre, en tant que lecteurs, lors de notre prochaine rencontre du 17 janvier.
Bonne lecture !

Bibliographie sommaire des traductions de SHIGA Naoya en français

L’introduction de SHIGA Naoya en France s’est faite en différentes étapes. Plusieurs traductions françaises de ses nouvelles sont parues dans des revues littéraires entre les années 1920 et 1940 ; elles sont plus ou moins contemporaines de la parution des œuvres de SHIGA Naoya. Ainsi, la première traduction française du Crime de Han paraît en 1926 chez l’éditeur G. Van Oest. Notons que cette nouvelle est alors traduite sous le titre Le crime du jongleur.
Il faut ensuite attendre 1970 pour que Marabout publie en français Le samouraï, important recueil de nouvelles de SHIGA Naoya. Le crime de Han est du nombre. En 1984 paraissent Neuf nouvelles japonaises chez l’éditeur Le calligraphe. Cet ouvrage reprend la première traduction de 1926.
Dans les années 1990, SHIGA Naoya suscite à nouveau l’intérêt de plusieurs éditeurs qui publient des traductions de ses nouvelles dans des anthologies de littérature japonaises. Mais ce sont souvent les mêmes nouvelles qui sont traduites.
Saluons enfin la traduction chez Gallimard en 2008 du grand roman de SHIGA Naoya An.ya kôro (暗夜行路) sous le titre Errances dans la nuit. On peut remarquer qu’en 1976, ce livre a été traduit en anglais sous le titre A dark night’s passing et que la bibliothèque Nucéra en possède un exemplaire tiré du fonds Kawabata.
Comme vous pouvez le constater, il est difficile de se faire une idée d’ensemble de SHIGA Naoya tant son œuvre est limitée en français. C’est pourquoi je vous recommande la lecture de l’article correspondant tiré du Dictionnaire de la littérature japonaise (voir le document joint).
Voici les principales traductions de SHIGA Naoya en français :

·         Le samouraï. 1970. Marabout. [Poche]. Traducteur Marc Mécréant. Épuisé.
·         Neuf nouvelles japonaises. 1984. Editions Le calligraphe, comprenant Le crime de Han (sous le titre Le crime du jongleur). Traducteur Serge Elisséev. Disponible à la bibliothèque Nucéra.
·         Le séjour à Kinosaki suivi de la nouvelle Le crime de Han. Arfuyen éditeur. 1996. Traduction de Marc Mécréant. Disponible à la bibliothèque Nucéra.
·         À Kinosaki, dans Anthologie de nouvelles japonaises tome I. Gallimard, 1986. Disponible à la bibliothèque Nucéra.
·         L'artiste et Le crime de Han dans L'iris fou. Stock. 1997. Épuisé
·         À Kinosaki. Recueil de nouvelles de SHIGA Naoya. 1998. Picquier éditeur. Comprend entre autres Le crime de Han, Le séjour à Kinosaki, Le Dieu de l'apprenti. Épuisé.
·         Le Rasoir, dans Anthologie de nouvelles japonaises tome I. 1998. Épuisé.
·         La Lune grise dans Anthologie de nouvelles japonaises tome II. 1998. Picquier éditeur. Épuisé.
·         Errances dans la nuit. Gallimard, 2008, traduction de Marc Mécréant.

COMPTE RENDU DU CERCLE DE LECTURE SUR SHIGA NAOYA

Le cercle de lecture du 17 janvier 2013 portait sur la nouvelle de SHIGA Naoya intitulée « Le crime de Han ». Si l’on osait utiliser une expression galvaudée, on pourrait dire qu'elle n’a laissé personne indifférent.
Nous avons tous en effet endossé le rôle de jurés d’assises, ce qui nous a amenés à analyser les paroles de l’accusé, à tenter de cerner la vérité du personnage en soupesant ses actes et ses désirs.
Il est vrai que l’absolue sincérité de Han nous a paradoxalement compliqué la tâche. À l’opposé de Landru qui, dit-on, avait dit au pied de l’échafaud : « N’avouez jamais », Han adopte une stratégie de défense particulièrement risquée puisqu’il admet d’emblée ce qui devrait logiquement le conduire en prison : il a rêvé d’assassiner son épouse car il pense que l’enfant né huit mois après son mariage n’est pas de lui mais de son cousin dont il était très proche. D'où le sentiment de jalousie de Han, doublé d’une haine farouche envers sa femme dont il ne peut se libérer.
Han est en effet prisonnier : il est incapable de vivre avec sa femme et en même temps, il ne peut la quitter car il se sent lié à elle par une obligation morale très forte qui, au premier abord, devrait susciter un certain respect. En réalité il n’en est rien car, selon le dire de Han, c’est la faiblesse de son caractère qui l’a empêché de quitter sa femme. Bien plus ! Il avoue spontanément que c’est par ruse qu'il s'est agenouillé et a fait semblant de prier juste après avoir tué sa femme.
Bref, chargeant lui-même la barque de sa culpabilité, Han est sur le point de signer sa propre condamnation. Or, par un retournement proprement extraordinaire, c’est précisément parce qu’il s'est mis ainsi en danger que l'on peut accorder crédit à l’idée qu’il a agi dans un état second. Han n’était pas lui-même au moment du lancer du couteau fatidique et lorsqu'il réfléchit calmement le lendemain à cet événement tragique, il se demande s'il a prémédité son geste et en arrive à la conclusion qu'il est incapable de répondre.
Il faut bien reconnaître que ce coupable en puissance a le don d’embarrasser ses juges car enfin, s’il était arrivé à la conclusion, improbable, qu’il avait assassiné sa femme, l’affaire était réglée et, à l’inverse, s’il avait défendu mordicus l’idée de l'accident, nous aurions beau jeu de mettre en doute sa parole, quitte à lui reconnaître des circonstances atténuantes.
En somme, Han nous renvoie la question de la responsabilité de nos actes et nous amène ainsi à réfléchir sur la notion de préméditation.
Que dit le droit pénal (article 132-72) ? : « La préméditation est le dessein réfléchi, formé avant l’action de commettre un crime ou un délit déterminé ». Han affirme qu’au moment fatidique, il a eu « comme un étourdissement » (p.48). Il a ensuite lancé le couteau « au jugé, dans le noir pour ainsi dire » (p. 48). Il déclare ensuite au juge : « J’ai pensé : ça y est ! Je l'ai tué ! (p. 48) […] « je n’avais plus la tête à moi. » (p. 49).
Han a donc été emporté par une lame de fond, expression de son désir de vivre pleinement sa vie, qui l’a conduit à planter son couteau, sans coup férir, dans la gorge de son épouse.
Ces questions ont été largement débattues par les participants au cercle de lecture et la balance de la justice a penché tantôt du côté de l’acquittement pur et simple tantôt du côté de la condamnation au gré des arguments avancés par les uns et les autres.
La position du juge a été comprise et même renforcée par l’argument suivant : il est bien connu que les artistes de cirque, comme les acrobates, les dompteurs ou les jongleurs, sont confrontés au risque de la mort et on ne peut leur tenir grief des erreurs commises. Comme le dit le directeur du cirque : « Car si, pour s’exécuter ainsi, à une distance de quatre mètres, cet exercice est avant tout affaire de virtuosité et de sens en quelque sorte intuitif, on ne saurait prétendre pour autant que l’opération se déroule avec la sûreté infaillible d’une mécanique… » (p. 38).
À l’opposé, la réflexion bute obstinément sur le fait que Han a ressenti de la joie après la mort de sa femme. Et précisément, on ne peut tirer un trait sur le fait qu'une femme a perdu la vie et que la responsabilité de Han est engagée quand bien même il n’aurait pas agi en pleine conscience. Chacun n’est-il pas comptable de ses actes, fussent-ils accomplis sous le coup de la passion ou d'erreurs de jugement ?
À défaut d’être tranché, le débat a permis l’échange d’arguments détaillés.

Quelques remarques sur la question des traductions

Les hasards de l’édition sont tels qu’il y a eu quatre traductions du « Crime de Han » (voir la partie « Bibliographie sommaire des traductions de SHIGA Naoya en français » dans le document Quelques remarques en guise d’introduction à SHIGA Naoya).
Nous avions à notre disposition la traduction de Serge Élisseeff et celle de Marc Mécréant, qui est le principal traducteur de SHIGA en France, et la comparaison de ces deux écrits a été féconde.
Elle nous a permis de découvrir – ou de confirmer – le fait que nous lisons un auteur étranger par l’entremise d’un traducteur qui, inévitablement, impose ses choix linguistiques et sémantiques. En outre, il se trouve que la traduction d'Élisseeff date de 1926 (près d'un siècle !), ce qui apparaît dans l’emploi de certaines formes surannées. Ainsi, Élisseeff écrit : « Si elle avait voulu se séparer de Fan et était rentrée chez elle, il est bien probable qu’elle n’aurait pas trouvé d’homme qui eût confiance en elle. »(p. 11). Quant à M. Mécréant, il opte pour un style plus direct, proche du langage parlé : "Quitter Han et retourner là-bas ? Elle n'y aurait sans doute pas trouvé d'homme pour l'épouser, » (p.40). L’aspect daté de la traduction de S. Élisseeff se manifeste également par le fait qu’il insère des notes de bas de page (p. 7, 8 et 12) qui, pour certaines, relèvent de la critique littéraire. Or ce type de remarque n’a plus sa place dans les traductions contemporaines car elles « cassent » en quelque sorte le « rythme » de la lecture.
Sur certains points les différences entre les deux traductions sont patentes. Ainsi pour le passage suivant : « また働くにしても足が小さくて駄目だからです » (p. 97, ligne 7), M. Mécréant traduit par ces termes : « Et puis pour travailler, elle avait les jambes trop courtes » (p. 44). Quant à S. Élisseeff, il écrit : « et, pour travailler, elle avait de trop petits pieds. » (p. 16). C’est cette dernière traduction qui est la bonne, la femme de Han ayant probablement eu les pieds bandés en raison de ses origines chinoises. L’erreur de M. Mécréant vient du fait que le terme (ashi) signifie tantôt le pied tantôt la jambe ou la patte, seul le contexte, ou à défaut une « écoute japonaise », permettant de distinguer l’un de l’autre.
Le cas suivant est intéressant car il montre comment le choix d’un terme peut révéler la réponse du traducteur à la question qui taraude le lecteur : s’agit-il d'un accident ou d’un acte prémédité ?
Le passage « 賢しそうな男だった »  (p. 94, ligne 11) est traduit par S. Élisseeff de la façon suivante : « C'était un homme d'aspect rusé » (p. 13), ce qui prive Han de l'auréole de sincérité attachée à de sa déposition. À l'inverse, M. Mécréant choisit, à juste titre, un terme neutre : « Han, pâle, les traits tirés, avait un air intelligent » (p. 42).
D’autres passages sont rendus de façon sensiblement différente par les deux traducteurs, comme le révèle l’exemple suivant. Ainsi à la question du juge : « Mais enfin, qu’est-ce qui t’a fait penser que tu l'avais fait exprès ? », Han répond (dans la traduction de M. Mécréant) : « L’idée que je n’avais pas ma tête à moi. » (p. 49). La traduction de S. Élisseeff est la suivante : « C‘est mon âme qui a perdu son équilibre » alors que dans une traduction proche de l’original (impossible à conserver bien sûr), Han précise qu'il a perdu son cœur : 私の度を失なった心です(p. 104 l. 10).
Ces quelques remarques montrent à quel point la traduction est une tâche difficile. Le lecteur doit ainsi garder à l’esprit que l’accès à la littérature étrangère passe par le prisme de la traduction, le traducteur devenant en quelque sorte le co-auteur méconnu de l'œuvre traduite.


MANUSCRIT ZÉRO de Yoko OGAWA






PRÉSENTATION DE LA NOUVELLE



Née en 1962, Yoko OGAWA est un écrivain prolifique qui fut salué par la critique dès la publication de sa première nouvelle (La désagrégation du papillon) en 1988. En 1991, elle obtint le prix AKUTAGAWA qui confirme sa place d’écrivain et lui assure une grande notoriété. Son œuvre est traduite dans plusieurs langues et elle est publiée en France chez ACTES SUD.
Critiques et lecteurs s’accordent en général pour apprécier en elle la grande précision de sa langue, l’originalité de ses intrigues et la finesse de ses analyses psychologiques.
OGAWA fait preuve d’une connaissance intime des sujets qu’elle aborde sans pour autant verser dans l’érudition. Par petites touches discrètes, elle donne des détails connus des seuls spécialistes. Elle se fait ainsi factrice de clavecin dans Les tendres plaintes et mathématicienne avec La formule préférée du professeur.
Cet auteur noue souvent des intrigues où ses personnages sont comme pris dans les fils d’une toile d’araignée. Animés de sentiments contradictoires et conscients des dangers qui les guettent, ils s’enferrent dans des situations souvent inextricables. D’où l’impression de malaise que l’on ressent souvent à la lecture de nombre de ses écrits. OGAWA excelle également à rapporter avec une grande précision des faits ou des phénomènes surprenants de sorte que l’on se demande souvent s’ils existent vraiment ou s’ils sont le fruit de son imagination. Il en résulte un sentiment de perplexité qui vient augmenter le plaisir de la lecture.
La première nouvelle du Manuscrit zéro dont nous parlerons à notre prochaine rencontre du 18 septembre 2012 pourrait s’intituler Les mousses. Elle fait partie d’un ensemble de récits réunis sous le titre français de Manuscrit zéro, qui est une simplification du titre originel 原稿ゼロ枚日記 (Genkô Zeromai Nikki). Celui-ci signifie : « Journal sous la forme d'un manuscrit zéro » mais il est évident qu'un tel titre ne passe pas et Rose-Marie MAKINO, qui signe une traduction remarquable, a choisi de privilégier l’idée d’un manuscrit de base de sorte que le lecteur français, à la lecture du livre, découvrira de lui-même qu'il s'agit d'un journal. Pour être plus précis, il s’agit des fragments d’un journal autobiographique tenu par un écrivain qui raconte certains événements de sa vie. Ceux-ci se déroulent tout au long d'une année et sont rapportés sans que l'on ait des informations précises sur le lieu ou le temps de la narration. Par exemple, la première nouvelle se passe en septembre (un vendredi) et la dernière se passe en août (un mardi).
Cette chronologie approximative conforte l’idée de notes manuscrites écrites sur un cahier d’écolier et destinées à être publiées après un travail de réécriture de la narratrice. D’ailleurs, certaines notes dépourvues d’intérêt (page 145) seraient sans doute supprimées du manuscrit définitif, ce qui montre bien que nous avons à faire un manuscrit brut.
Cette ébauche de journal est toutefois un document d’une écriture et d’une construction très élaborées dont on peut essayer de dégager le fil conducteur, au-delà de la diversité des récits qui le composent. Pour cela, nous pouvons nous appuyer sur la remarque même de la narratrice : « Même s’il s’agit d’un roman écrit en dépit du bon sens, il y a toujours un plan inconscient de l’auteur, et les faits qui se sont produits à T, alors que presque tous étaient le fruit du hasard, furent en même temps le résultat auquel a conduit une intention délibérée. » (p.220).
L’un des thèmes majeurs développé dans le livre est celui de l’identité. Il sous-tend plusieurs nouvelles même s’il n’est pas traité en tant que tel. Ainsi, dans les Mousses, le récit d’une dégustation culinaire un peu particulière fait vaciller les certitudes de la narratrice et lui fait prendre conscience de la porosité des frontières entre le végétal, l'animal et l'humain qui se trouve également partie prenante du cosmos.
À la question aux résonances métaphysiques « Qui suis-je vraiment ? » succèdent d’autres questions qui relèvent de la comédie sociale : « Et si pendant quelques heures, j’étais quelqu’un d’autre ? »
OGAWA dresse alors le portrait des usurpateurs d’identité que sont les pilleurs de cocktails, les pilleurs de fêtes sportives et les pilleurs de salles de nouveau-nés. Au prix de stratagèmes dérisoires, les femmes qu'elles qualifient ainsi tirent un grand plaisir à contempler les nouveau-nés dans les maternités.
Ce thème de l’identité rejoint celui de la plus tendre enfance. L’auteur s’étonne devant les bébés tout petits. « Cette chose naturelle me paraît mystérieuse » (p. 172) et plus loin, elle écrit : Je finis par ne plus croire que les bébés sont des êtres humains, au même titre que moi, que moi-même autrefois, j'ai été une créature portant le nom de bébé ». Ce sentiment d’étrangeté ressenti devant les nouveau-nés, la narratrice l'éprouve également lors d'une visite à sa mère âgée, hospitalisée en raison d’une maladie dégénérative qui lui fait peu à peu perdre l’usage de la parole. L’auteur marque ainsi les deux bornes de la vie, celle d’une prime enfance sans parole dont nous ne conservons aucun souvenir, et celle d’une vieillesse qui sombre peu à peu dans le silence. Ne réduisons toutefois pas Ogawa à cette vision sombre de l’existence, car elle célèbre également l’énergie et la vitalité extraordinaires des enfants lors de leur participation au sumo des pleurs.
Pour apporter de l’eau au moulin de nos discussions en particulier à propos des Mousses, je joins deux documents très différents que vous trouverez ci-dessous. Le premier date de 1769 et il est extrait d’un dialogue philosophique intitulé Le rêve de d'Alembert dont l’auteur est le philosophe des Lumières Denis DIDEROT. Le deuxième a été écrit par un astrophysicien américain d’origine vietnamienne, qui porte le nom de TRINH XUAN THUAN. Ce savant reconnu fait un rapprochement entre les visions scientifiques et bouddhiques du réel. Enfin, si vous voulez approfondir le sujet, vous pouvez télécharger le livret d’initiation à la bryologie (branche de botanique traitant des mousses) qui est publié par le Muséum national d’Histoire naturelle. C’est un document très clair qui comprend de nombreuses illustrations.
Bonne lecture et à bientôt !

Didier DON

Extrait tiré du livre Le Rêve de d’Alembert de Denis DIDEROT
La version complète du Rêve de d'Alembert est disponible sur le site très complet http://classiques.uqac.ca/classiques/Diderot_denis/d_Alembert/d_alembert_2_reve/reve_d_alembert.html
p.26
Tout est en un flux perpétuel… Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature… Le ruban du père Castel1… Oui, père Castel, c’est votre ruban et ce n’est que cela. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque, plus ou moins terre, plus ou moins eau, plus ou moins air, plus ou moins feu ; plus ou moins d’un règne ou d’un autre… Donc rien n’est de l’essence d’un être particulier… Non, sans doute, puisqu’il n’y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant… et que c’est le rapport plus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un être exclusivement à un autre… Et vous parlez d’individus, pauvres philosophes ! laissez là vos individus ; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?… Non… Ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu’il est impossible qu’il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? Il n’y en a point, non, il n’y en a point… Il n’y a qu’un seul grand individu, c’est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle ; mais quand vous donnerez le nom d’individu à cette partie du tout, c’est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d’individu à l’aile, à une plume de l’aile… Et vous parlez d’essences, pauvres philosophes ! laissez là vos essences. Voyez la masse générale, ou si, pour l’embrasser, vous avec l’imagination trop étroite, voyez votre première origine et votre fin dernière… Qu’est-ce qu’un être ?… La somme d’un certain nombre de tendances… Est-ce que je puis être autre chose qu’une tendance ?… non, je vais à un terme… Et les espèces ? Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre… Et la vie ? La vie une suite d’actions et de réactions… Vivant, j’agis et je réagis en masse… mort, j’agis et je réagis en molécules… Je ne meurs donc point ? Non, sans doute, je ne meurs donc point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit… Naître, vivre et passer, c’est changer de formes…
Note 1 : Le père Castel était un jésuite qui avait inventé pour les sourds un clavecin oculaire où les notes correspondaient aux sept couleurs primitives. Cette machine est utilisée afin de montrer que deux réalités, les couleurs et les sons, se substituent l'une à l'autre, tout en conservant la même fonction, ce qui montre que chacune n'a rien de spécifique (voir le site http://www.revue-texto.net/Reperes/Cours/Mezaille/alembert.html).
Sur le ruban du père Castel, voir également le site http://synestheorie.fr/synesthesie/art-et-synesthesie/#.UEz83qDDXgJ
Extrait tiré du livre Le Cosmos et le Lotus de TRINH XUAN THUAN, éditions Albin Michel, Paris, 2011.
L’interdépendance des phénomènes
[…]
p. 206
Pour le bouddhisme, le monde est comme un vaste flux d’événements reliés les autres aux autres et participant tous les uns des autres. La façon dont nous percevons ce flux en cristallise certains aspects de manière purement illusoire et nous fait croire qu'il s'agit d'entités autonomes dont nous sommes entièrement séparés. Le bouddhisme ne nie pas la vérité conventionnelle, celle que l'homme ordinaire voit ou que le savant détecte. Il ne conteste pas les lois de cause à effet, ou les lois physiques et mathématiques. Il affirme simplement que, fondamentalement, il y a une différence entre la façon dont le monde nous apparaît et sa nature ultime. Ainsi, lorsque nous regardons une pomme, nous remarquons sa localisation, sa forme, sa taille ou la couleur de sa peau. L'ensemble de ces propriétés constitue la désignation « pomme ». Cette désignation est une construction mentale qui attribue une réalité en soi à la pomme. Mais lorsque nous analysons la pomme, issue de causes et de conditions multiples – le pommier qui l’a produite, la lumière du soleil et la pluie qui ont nourri ce dernier, la terre du verger où sont plantées ses racines, etc.-, nous sommes incapables d'isoler une identité autonome de la pomme. Ce qui ne veut pas dire que le bouddhisme prétende que la pomme n’existe pas, puisque nous en faisons l’expérience avec nos sens. Il ne prône pas une position nihiliste qui lui est souvent attribuée à tort. Il affirme que cette existence n’est pas autonome mais purement interdépendante, évitant ainsi la position réaliste matérialiste. Il adopte la Voie médiane ou « Voie du milieu », selon laquelle un phénomène ne possède pas d’existence autonome sans être pour autant inexistant, et peut interagir et fonctionner selon les lois de la causalité.
Selon le bouddhisme, donc, tout est interconnecté. […]
p.214
Fils des étoiles, frères des dauphins
La physique moderne a non seulement démontré l’interdépendance du monde des particules et de l’univers, mais elle a aussi mis en évidence l’intime connexion de l’homme avec le cosmos. Nous savons aujourd’hui que nous sommes tous faits d’atomes fabriqués lors de l’explosion primordiale d’abord, et lors de l’alchimie nucléaire des étoiles ensuite. Les atomes d’hydrogène et d’hélium qui constituent 98 % de la masse totale de la matière ordinaire dans l’univers ont été générés pendant les trois premières minutes de son existence. Les atomes d’hydrogène dans l’eau des océans ou dans notre corps proviennent tous de cette soupe primordiale. Nous partageons tous une même généalogie cosmique qui remonte à 13;7 milliards d’années, l’âge de l’univers. Quant aux éléments lourds essentiels à la complexité et à l’émergence de la vie et de la conscience, et qui constituent les 2 % restants, ils ont été fabriqués dans les creusets stellaires et les supernovae, morts explosives d’étoiles massives.
Nous sommes tous faits de poussières d’étoiles. Frères des bêtes sauvages et cousins des fleurs des champs, nous portons tous en nous l’histoire cosmique. Le simple fait de respirer nous relie à tous les êtres qui ont vécu sur le globe. Par exemple, nous inhalons encore aujourd’hui des millions de noyaux d’atomes partis en fumée lors du supplice de Jeanne d’Arc en 1431, et quelques molécules provenant du dernier souffle de Jules César. Les milliards de molécules d’oxygène que nous inhalons avec chaque bouffée d’air ont été un jour ou l’autre dans les poumons de chacun des cinquante milliards d’individus ayant vécu sur Terre. Quand un organisme vivant meurt et se décompose, ses atomes sont libérés dans l'environnement puis intégrés dans d'autres organismes. Nos corps contiennent ainsi environ un milliard d'atomes qui ont appartenu à l’arbre sous lequel le Bouddha a atteint l’Éveil…il y a quelque deux mille cinq cents ans.