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LE FLEUVE SACRÉ de Shûsaku ENDO


Fukai kawa – le fleuve sacré

ENDO Shusaku

I- Présentation de l'auteur

Endo Shusaku est né le 27 mars 1923 à Tokyo. Son père était banquier et sa mère violoniste.
Quand Shusaku avait 3 ans ils sont allés à Dairen dans la région de Manshuku (Chine) à cause du métier de son père. Quand il avait 10 ans, en 1933, ses parents ont divorcé, il est rentré à Kobe au Japon avec sa mère . C'est là où Shusaku a été baptisé, sur le conseil de sa tante qui était déjà catholique.

Il a obtenu une licence de littérature française à l'Université de Keio de Tokyo, quand il avait 25 ans ; sa thèse de licence portait sur Mauriac.

Il est allé à Lyon en 1950 quand il avait 27 ans étudier la littérature catholique française moderne, surtout Mauriac. Il a été influencé par son roman Thérèse Desqueyroux, notamment.

Plus tard il a placé ce personnage de Thérèse dans ses propres oeuvres...

Il a obtenu le prix Akutagawa avec Le blanc (shiroi hito) en 1955, quand il avait 32 ans.

Un an plus tard son fils est né, et il l'a nommé Ryuunosuke, en allusion au prénom d'Akutagawa.

II – le Fleuve sacré

Le livre que je vous présente aujourd'hui s'intitule Le fleuve sacré : en japonais, le titre n'est pas exactement le même, puisque le livre s'appelle Fukai kawa : ce qui signifie littéralement, la rivière profonde. Je reviendrai plus longuement plus tard sur le sens de ce titre.

Ce roman, qui a obtenu le prix artistique de Mainichi en 1994, reprend pour la dernière fois le thème, très cher à Shusaku, du rapport entre le catholicisme et les Japonais.

Shusaku pense que les Japonais sont incapables de comprendre le moteur du catholicisme qui est la séparation du Bien et du Mal. Cette séparation correspond en effet à une vision rationnelle du monde, à une vision européenne de l'analyse et de la segmentation. Le cœur et la raison, l'âme et le corps, la vie et la mort qui sont des couples classiques de la pensée occidentale ne sont pas aussi distincts dans l'approche japonaise de l'existence, qui est une approche plus synthétique.

Comme cette idée est à la fois assez simple et presque impossible à démontrer, Shusaku va donner à son roman une structure simple et intuitive. Il va nous faire suivre l'itinéraire particulier de plusieurs personnages, qui vont tous se retrouver en Inde. Il va se servir de cette structure romanesque classique, le roman de la recherche, le roman de la quête, pour nous faire comprendre que l'on peut suivre plusieurs chemins, qu'ils peuvent paraître très différents, mais qu'ils parviennent tous au même but.

A – les personnages

Dans ce livre, on va trouver 7 personnages principaux qui expriment tous, avec plus ou moins de force et de détail, des aspects de la personnalité de Shusaku.
Je vais les reprendre l'un après l'autre, pour que nous comprenions bien, à quel point ils sont bien plus que des personnages, qu'ils sont chacun une porte d'entrée dans le roman.
1) Isobe

représente le japonais typique de l'ancienne époque, celui qui ne montre jamais vraiment ses sentiments, même pas à sa femme. Il travaille sérieusement, sans penser à sa femme. Car elle est comme l'air pour lui. On ne pense jamais à l'air qu'on respire : on y pense seulement quand il manque.

C'est après avoir perdu sa femme Keiko à cause du cancer, qu'il a compris combien est important l'amour du couple. Soudain, sa vie perd son sens : il devait partir en voyage avec elle au Portugal, mais c'est désormais inutile. Il a attendu jusqu'à la retraite pour partir avec elle, et elle ne viendra jamais.

Comme si elle avait senti que son mari serait complètement perdu sans elle, comme si elle avait compris qu'il regretterait intensément de n'avoir jamais vraiment vécu avec elle, tant il était absorbé par son travail et ses soucis, Keilo a demandé à Isobé de la rechercher dans le monde, elle lui a dit qu'elle renaîtrait quelque part.

Il ne savait pas qu'elle avait autant d'affection pour lui.

Isobe n'a pas réfléchi sérieusement à cette idée d'une réincarnation. Mais il a appris par hasard, par un savant américain, que sa femme reviendrait sur terre en petite fille, non loin de la ville de Vanarasi, aux Indes. Même s'il ne croit pas à cette histoire, Isobe décide de partir à sa recherche.

2) Mitsuko

C'est une femme plutôt méchante, inhumaine ; elle ne sait pas aimer. Elle aime faire du mal aux autres, en raison de sa nature profondément cruelle :

« Toute femme est habitée par un besoin irrépressible d'autodestruction. »
(p. 61)

Tout comme Shusaku, Mitsuko a été étudiante en littérature française ; tout comme lui, elle est passionnée par Mauriac, et elle établit un parallèle fort entre sa vie et celle du célèbre personnage de Mauriac, Thérese Desqueyroux.

Comme Thérèse, Mitsuko s'est mariée à un homme jeune, riche, beau et terriblement ennuyeux, terriblement conventionnel, terriblement bourgeois. Elle n'a pas été jusqu'à l’empoisonner, même si elle en a eu très envie.

Mitsuko a quitté son mari rapidement, et a vécu une vie plutôt insatisfaisante entre aventures sans lendemain et distractions sans joie.

A un moment, pour se punir, on ne sait pas exactement ce qui l'a poussée à cela, elle est devenue visiteuse de malades. Elle s'est employée très sérieusement à cette tâche, y a montré beaucoup de courage et a été très appréciée dans l'hôpital. Mais ce n'est qu'une apparence de bienveillance : au fond d'elle-même, elle joue le personnage de la femme bonne, mais elle ne l'est jamais complètement. On le comprend dans la scène où elle écoute les pensées de Keiko, la femme d'Isobe qu'elle vient visiter régulièrement, et ou elle refuse de donner son avis sur la réincarnation.

La grande histoire de Mitsuko, c'est une toute petite histoire qu'elle n'arrive pas à oublier. Quand elle était jeune, désoeuvrée et riche, elle a couché avec un jeune homme très sérieux, Otsu, qui voulait devenir prêtre. Elle lui a demandé d'abandonner son Dieu, et Otsu l'a fait, par amour pour elle. Alors elle l'a abandonné, comme une vieille chaussette. Elle a séduit Otsu simplement pour l'obliger à se renier.

On retrouve ici un thème important, qui a déjà servi dans un autre roman célèbre de Shusaku, La femme que j'ai abandonnée. Dans ce livre, la situation était inverse : l'homme laissait tomber la femme, qui s'appelait Mitsu.

Dans le fleuve sacré, Mitsu est devenue Otsu et Mitsuko remplace Yoshioka. Ce sont tous des personnages que l'on retrouvera très souvent dans les romans catholiques de Shusaku.

Après son divorce, Mitsuko a entendu dire par des amis qu'Otsu vit aux Indes. Elle a décidé de partir le chercher, car elle compris qu'Otsu possède quelque chose, dont elle manque cruellement.
Le couple étrange formé par Otsu et Mistuko symbolise la séparation du bien et du mal telle que Shusaku la pense, une séparation à la japonaise où les extrêmes s'attirent et se rejettent, où ils forment une unité instable et deux parties indistinctes.

Mistuko est la mauvaise femme, et Otsu l'homme bon, dans toute sa perfection.

Très clairement, Shusaku nous fait comprendre que Otsu est une représentation du Christ. Il utilise à plusieurs reprises un extrait du livre d’Isaïe, le verset 53, dans lequel est annoncé le personnage du Rédempteur :
« Il n'est ni laid, ni beau. Il est misérable et pitoyable.
Il est méprisé et abandonné des hommes.
Il est habitué à être détesté. Il est rejeté par les hommes qui se cachent le visage avec leurs mains.
Il est celui qui porte nos souffrances et nos peines. »
(pp. 66 et 266).

Ce choix du texte biblique est très important, car il indique l'identité du personnage biblique que représente Mitsuko.
Ce n'est pas Marie-Madeleine, car Mitsuko n'est pas simplement une femme de mauvaise vie, c'est une femme mauvaise, une femme fondamentalement mauvaise. Et le livre d’Isaïe est le seul livre de la Bible qui évoque la figure d'une femme totalement mauvaise. Mitsuko est Lilith, la femme qui détruit.

3) Numata

Numata écrit des livres pour les enfants. Quand il était petit, il a vécu à Dairen (Dalian) à Manshuku (Mandchourie) avec ses parents. La même ville que celle de Shusaku enfant.

A cause du divorce de ses parents, il a dû rentrer au Japon et quitter les seuls amis qu'il possédait : Li, un boy (un domestique chinois) et Noiraud, son chien.

A cause de cette expérience douleureuse et triste, Numata est devenu écrivain pour les enfants.

Il est retombé malade de la tuberculose, et il a été opéré 3 fois (tout comme Shusaku). Tout comme l'auteur aussi, le cœur de Numata s'est arrêté un moment, au cours de ces opérations très délicates.

Au moment où Numata a cessé de vivre, son perroquet (kyuukancho) est mort. Et Endo est brusquement ressuscité. Comme si le kyuukancho était mort à sa place.

Tout cela a rendu Numata bien triste et il se sent en dette avec son kyuukancho.

Il apprend un jour qu'il y a une excursion touristique pour les Indes, et qu'il existe là-bas des réserves pour les oiseaux. Il décide d'y aller pour libérer un kyuukancho.
4) Kiguchi
Il a vécu l'expérience terrible de la guerre en Birmanie. Il appartient à la même génération d'avant-guerre que celle d'Endo.

Au cours de cette guerre cruelle, alors qu'il allait mourir dans l'enfer de la jungle de Birmanie, son compagnon de guerre, Tsukada, l'a sauvé et lui a permis de rentrer au Japon, une fois la guerre terminée.

Ils ont travaillé dans des régions différentes, Tokyo et Kyushu. Un jour Tsukada est venu voir Kiguchi à Tokyo pour lui demander du travail.

Mais il était devenu alcoolique, car il ne peut pas oublier qu'il a mangé de la chair humaine pendant la guerre, pour sauver Kiguchi . (Tsukada a acheté de la chair humaine à un soldat japonais, pour sauver Kiguchi qui était en train de mourir de faim.)

A cause de cela il ne peut plus supporter sa vie, tant il porte en lui de souffrance.

Il est tombé malade, et a rencontré à l'hôpital un bénévole étranger qui s'appelle Gaston et qui s'est bien occupé de lui, avec tout son cœur. Gaston était le seul sur qui Tsukada pouvait compter.

Avant de mourir, Tsukada a tout déclaré de ses souffrances devant sa femme, Kiguchi et Gaston. Sans doute, Shusaku voit-il dans cet aveu une véritable confession. Il est vrai que Gaston va agir vis-à-vis de Tsukada comme un prêtre en le lavant de ses péchés.
Pour lui donner l'absolution, Gaston va raconter une histoire de catastrophe aérienne, pour montrer que même dans le mal il y a du bien, et que même dans le bien, il y a du mal. C'est là sans aucun doute l’idée la plus importante de tout le roman, qui traverse toute l'histoire de ces personnages.

Après avoir écouté Gaston, Tsukada est mort rassuré et sereinement. Gaston s'est comporté comme le Dieu en sauvant Tsukada de son enfer terrestre.

On remarquera le choix des sonorités des prénoms, peut-être voulu par l'auteur, entre O-tsu, Tsu-kada et Ga-su-ton.

Kiguchi part aux Indes, le pays d'origine de Bouddha, car il veut prier pour Tsukada et ses amis de la guerre. Ils appartiennent tous à la même génération qu'Endo et ils ont tous gravi le Golgotha.

5) Otsu
appartient à la même génération que Mitsuko.

Ce personnage balourd, minable, méprisé (rappelons-nous la description d’Isaïe) est le plus important de tout le roman, surtout parce qu'il est le seul à n'avoir rien perdu.

Il est devenu catholique par l'intermédiaire de sa mère qu'il adorait, et à travers l'amour pour sa mère et ses croyances, il a rencontré l'amour du Christ. Et celui-ci l'a rempli d'une certitude, sans qu'il puisse vraiment en rendre compte, l'analyser. Otsu a la foi.

Quand il était étudiant, il est tombé amoureux de Mitsuko, au point d'abandonner l'Eglise pour elle. Mais lorsque Mitsuko l'a jeté facilement comme une éponge, il a pris conscience que l'amour humain était bien étriqué au regard de l'amour universel du Christ.

Il part donc en France pour devenir prêtre. Mais il est rapidement déçu par le Catholicisme européen, bien trop rationnel, bien trop catégorique, bien trop dogmatique.
Otsu n'accepte fondamentalement pas l'idée que le Bien et Mal soient réellement distincts ; il ne croit pas davantage que le Catholicisem soit le seule voie vers Dieu. Otsu est contre cet esprit sectaire : Il continue dans la voie du Dieu chrétien à la mode japonaise.
Le bien et le mal sont des catégories humaines, donc fragiles, confuses, et intimement mélangé. Il ne peut pas y avoir de pureté pour l'homme ; seul le Dieu qui présente autant de visages qu'il y a de religions est l'être pur et empli d'amour.

Shusaku explicite cette idée fondamentale en faisant parler Kiguchi, à la fin du roman, au terme de la quête.

« Voilà à quoi j'ai réfléchi. Dans le bouddhisme, le bien et le mal ne font qu'un et l'on ne peut pas qualifier une action accomplie par un être humain d'absolument juste. Au contraire, dans toute mauvaise action se trouve un élément rédempteur. Dans toute chose, le bien et le mal sont côte à côte et il est impossible de les séparer de la même façon qu'un couteau coupe les choses en deux. A mon camarade, vaincu par la faim insupportable, qui consomma de la chair humaine et fut anéanti par cet acte, Gaston lui dit que même au milieu d'un tel enfer, il était possible de rencontrer l'amour de Dieu. »
(p. 303)
A cause de ses idées, Otsu n'est pas accepté par l'église catholique européen.

Finalement, il part aux Indes. Habillé comme un intouchable, Otsu va aider les pauvres, emporter les morts, même s'ils sont hindous, car dans son esprit l'amour et la force d'aider viennent de Dieu, qui appartient à plusieurs religions.

Il rencontrera là-bas Mitsuko, dont il était autrefois amoureux.

Otsu est Endo, qui lui aussi a étudié le Catholicisme en France, et a été déçu par sa vision restreinte du sacré. Le religieux n'est qu'une porte d'entrée, le sacré est un palais gigantesque, qui possède plusieurs portes. Lorsque le Catholicisme se refuse à la reconnaissance des autres religions, lorsqu'il n'est pas œcuménique, il s'éloigne complètement du sacré, et devient une simple gestuelle.

Cette idée est le principal sujet de ce roman.Le sacré est représenté ici par le fleuve Gange, tellement grand et généreux : comme le Dieu d'Endo, le Gange accepte tous les humains, vivants ou morts, sans différence, et les recueille dans son amour.

L'universalité du sacré, l'indistinction entre bien et mal, l'indistinction entre vie et mort, Endo n'a pas changé d'idée jusqu'à sa mort. Otsu représente vraiment Mitsu, de La femme que j'ai abandonnée, et Endo lui-même.

6) Sanjo

Les Sanjo sont un couple, mais ils fonctionnent comme un seul et même personnage, tant ils sont également futiles, égoïstes et matérialistes.

Ils sont de la nouvelle génération et ils n'ont jamais connu la souffrance : snobs et légers, presque inconsistants, ils incarnent la nouvelle société japonaise que Shusaku, tout comme Mishima son ami, critique pour son manque de culture et de spiritualité.

Le couple de Sanjo et Otsu sont complètement opposés.

7) Enami
est symboliquement un passeur, c'est-à-dire celui qui fait passer le fleuve, celui qui unit les deux rives, le Japon et l'Inde.
Enami est Japonais, mais il a vécu aux Indes pendant 4 ans pour étudier la philosophie indienne. Enami se situe donc entre les deux cultures, celle du matérialisme et celle du sacré, ce qui n'est pas facile à accepter pour lui. Enami, en tant que chef de groupe, accompagne tous les touristes en Inde.
Chaque fois qu'il guide les touristes japonais, il essaie de leur expliquer les Indes profondes. Et bien souvent, malgré toute sa sensibilité et sa culture, il ne peut pas communiquer. Les Japonais ne peuvent que flotter à la surface des choses, ils n'ont plus suffisamment de profondeur.

Enami est un Japonais cultivé, frustré par une modernité japonaise qui a perdu tous ses repères sacrés.

B) Analyse

Un critique a écrit que ce roman raconte l'histoire d'une recherche de l'âme perdue. Je crois que c'est juste. Tous les personnages se retrouvent aux Indes, chacun avec sa vie et ses espoirs, et ils y ont retrouvé quelque chose d'important à la fin de leur séjour devant le fleuve du Gange : leur âme.

Isobé a compris que la réincarnation n’existe pas, mais il a éprouvé une renaissance dans son coeur en retrouvant l'amour de sa femme.

Mitsuko était une femme moderne et rationnelle, qui ne pouvait pas aimer les gens. Mais après sa visite au fleuve sacré, elle a compris qu'elle aime Otsu.

En se moquant de lui, en le considérant comme un clown, un Pierrot stupide, Mitsuko a rencontré Tamanegi (oignon kami, le dieu d'Otsu), qui est entré dans son coeur. Dans le Gange, elle a retrouvé quelque chose d'Otsu, dont elle a manqué, l'espérance et l'amour.
Otsu est comme le miroir de Mitsuko.

Numata, lui, a pu remercier le kyuukancho, en le faisant libérer dans une réserve ornithologique. Lui aussi est libéré, car depuis la mort de son ami kyuukancho, il était préoccupé par cette histoire.

Kiguchi a pu prier pour son compagnon de guerre et tous les autres, devant le Gange. Il est donc satisfait.
Endo l'a choisi pour représenter sa génération, une génération sacrifiée. Endo n'a pas fait la guerre à cause de sa maladie, mais il a éprouvé la souffrance et connu lui aussi, l'enfer d ela maladie. toute sa vie pour les gens qui fait la guerre qui sont morts cruellement.
Otsu, jusqu à sa mort, s'est comporté comme un tamanegi, en sauvant les gens qui ont des problèmes, sans distinction de religion (il a agi comme le personnage de Mitsu.)

Otsu est mort pour protéger Sanjo, tout comme Mitsu s'est sacrifiée elle aussi : le plus profond a sauvé le plus superficiel.

Otsu incarne l'esprit d'Endo, contre le Catholicisme Européen jugé trop étroit, influencé dans cette opinion par John Hick (philosophe des religions anglais).

Je retrouve l'ombre d'Endo dans chaque personnage, surtout chez Otsu et Numata.
Dans tous leurs personnages, Endo a mis une partie de sa vie et de ses convictions.

Mais je n'ai pas parlé du personnage principal, le Gange, ce fleuve généreux, humain, prodiguant amour et renaissance sans distinction à tout le monde.

Le Gange, c'est le fleuve profond, le fleuve de la profondeur du sacré. Otsu est un homme profond, le seul du roman, aussi profond que le Gange.
Les Japonais et le christianisme ont un rapport ambivalent. Soit on le considère comme hanshin (Ce n'est pas un seul dieu : le shinto et le bouddha s'associent pour l'amour et le dieu. Les Japonais vivent tout les jours sans vraiment penser l'amour et le dieu), soit l'on pense à yuuitsushin (Un seul dieu , qui ne se mélange pas avec l'autre religion, même s'il existe des affinités.)
Endo s'est exprimé par ses personnages : l'amour et le dieu vont se révéler aux Japonais devant le Gange tellement grand et généreux.

La force du christianisme d'Endo est montrée par le personnage d'Otsu qui, jusqu'à la fin de sa vie, n'a pas abandonné le sacré, ce dieu qui a plusieurs visages, tout comme le Gange présente plusieurs aspects. Tous les personnages, toutes les vies, même les plus superficielles, conduisent à la profondeur du sacré, parce que les hommes sont mortels, et parce qu'ils peuvent atteindre à l'immortalité.

Cela, c'est le grand thème du monde d'Endo, le grand thème de sa vie.

Je vous remercie

Fin

Nobuko VERMILLAC

PETITS CONTES DE PRINTEMPS de Natsume SOSEKI



Présentation des Petits contes de printemps de Soseki (1909)

Cette présentation sera plus une lecture subjective qu’une analyse littéraire stricto sensu du fait de mon absence de compétence en littérature japonaise. Ce parti pris subjectif, chemin faisant, ouvrira pourtant la fenêtre sur un commentaire personnel d’un ou de plusieurs contes que je trouve remarquables. Consciente de mon interprétation approximative, très discutable et incomplète aux yeux des connaisseurs de ce grand écrivain japonais, je souhaite plutôt livrer en particulier à mes amies japonaises, une lecture occidentale de ses contes : je tenterai d’expliquer les points de jointure qui se devinent entre nos deux cultures au travers de la sensibilité et de l’inspiration créatrice de cet écrivain, selon ce qui parle le plus à ma sensibilité et peut-être aussi à celle d’autres occidentaux.
Cette recherche m’amènera à rechercher sa modernité :
certes 1900 est une époque déjà lointaine- mais Soseki m’est apparu comme un écrivain faisant la jointure entre deux mondes et deux époques : en occident, cette époque commence à la fin du XIX°s. marquée par la fin du romantisme et le début d’une nouvelle ère qui ouvrait sur un changement de style et une nouvelle sensibilité. Pour le genre des poèmes en prose auquel se rangent certains contes de Soseki, Edgar Poe proposait déjà au milieu du XIX°siècle sa théorie, en remplacement du débordement romantique, pour promouvoir une littérature concise de l’effet, théorie reprise par les symbolistes. Elle trouve des apparentés dans certains des contes de Soseki par la concision de ses récits structurés de façon à créer une surprise finale: souvent très travaillés, ses contes conduisent soit vers un retour brutal ( chute) à la réalité prosaïque ( ex. Cortège) soit vers une échappée humoristique ou méditative conduite par la rêverie ; elle suspend alors le récit pour l’ouvrir à un horizon indéfinissable ou vide sans jamais d’effusion lyrique ( ex.Autrefois, Brouillard). Certes on peut inscrire cette écriture dans la tradition japonaise des haikus . J’ai appris aussi que ces contes s’apparenteraient à l’« écriture au pinceau » composée de quatre formes d’écriture( cf.Origas in « la lampe d’Akutagawa ») : on peut rapprocher ses contes de la première forme brève des chroniques mais le second type, lui de type  documentaire qui se penche sur l’ici et le maintenant ne me semble pas caractériser ces contes souvent revenant vers des souvenirs anciens, même si les évocations veulent prendre un aspect actuel ( cf. La Pension, Retour du passé, Un doux rêve, Impressions , L’incendie, Le professeur Craig etc.) ; les digressions - 3° forme - ne sont pas non plus des vagabondages mais au contraire des pauses contemplatives qui donnent de la profondeur et de l’étrangeté à ses narrations. Cependant, je vois, dans le 4° mode d’écriture au pinceau, que ces contes s’approchent à leur façon du mélange de prose et de poésie mais en renouvelant sa forme pour se rapprocher parfois d’un poème en prose. Déjà en occident, le précédant de plus de 40 ans, Baudelaire en avait publiés dans les journaux (1869 dans «  Ni Queue ni tête » où il écrit à son éditeur pour sa promotion : «  ceci est commode pour moi, pour vous, pour le lecteur. Nous pouvons tous couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture, cet ouvrage tenant de la vis et du kaleidoscope » et «  quel est celui qui n’a pas rêvé d’une prose particulière et poétique pour traduire les mouvements lyriques de l’esprit, les ondulations de la rêverie et les soubresauts de la conscience » ). Je retrouve les mêmes «  mouvements, ondulations, soubresauts » poétiques dans les contes de Soseki et ses petits récits de «  derrière la vitre » : d’ailleurs Baudelaire avait pensé intituler ces poèmes en prose «  lueur et fumée » ou «  les fenêtres » Il écrivait lui aussi : «ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vit, rêve la vie, souffre la vie ».

En lisant ses contes , eux aussi publiés dans un journal, il m’est apparu que Soseki, ouvert par sa formation et son voyage d’étude en Angleterre à la littérature et l’art occidental, tout en étant vigilant à sauvegarder sa culture identitaire, était devenu bon gré mal gré une charnière entre le Japon traditionnel et une nouvelle ère. Son vécu, sa sensibilité extrême avait rendu son inspiration particulièrement sensible à des interrogations sur le malaise de l’homme dit «  moderne ». Kafka, publié plus tard mais son exact contemporain ( 1883 – 1924), Rilke et plus tard certains peintres comme Magritte,dans les années 50, l’exprimeront sous une forme plus exacerbée.
Bien sûr, Soseki le traduit avec délicatesse et douceur, et son écriture effleure toujours subtilement les sentiments et les sensations de ses personnages ainsi que ceux du narrateur ou les fait deviner ; je suis en admiration devant son élégance et sa modestie qui ne sort pas apparemment des cadres , mais je vois pourtant que sans y toucher, il en sort toujours, créant justement un sentiment d’étrangeté. Plus tard, des artistes «  modernes » pousseront jusqu’à l’extrême cette étrangeté, faisant de leur personnage emblématique un «  étranger »en ce monde et conduisant la narration ou leur œuvre picturale vers un « fantastique familier ». Je vais essayer d’en analyser certains aspects qui me paraissent révélateurs :
Je est un autre
Comme l’écrit Philippe Forest dans un livre passionnant, qui dresse un parallèle entre son parcours d’écrivain et celui singulier de trois artistes japonais majeurs , dont Soseki, celui-ci, tout comme Kafka son contemporain, « abandonne ses personnages devant le spectacle des choses sans signification supérieure », «  en plein ravissement » par exemple dans Impressions où les rues de Londres sont évoquées comme « mystérieuses » et les couleurs des voitures comme «  des nuages multicolores » , ou en plein désarroi  qui montre Londres , dans le doux Rêve comme un « labyrinthe » urbain qui happe les voyageurs et les rejette vers « une destination inconnue » ; la foule est décrite par lui en une « mer humaine » sous l’emprise d’un destin « auquel il est impossible d’échapper » et qui renvoie le narrateur vers sa solitude ( écrit en italique dans le texte pour le souligner). Le conte de Impressions s’achève également sur l’évocation sombre d’ « un lion de cendre » puis, avec une ironie mordante, montre l’apothéose de l’absurdité et de la prétention occidentale : un personnage minuscule en haut d’une interminable colonne : Nelson.
Philippe Forest dit que Soseki « contemple la vie comme si c’était un autre » : en effet cela se constate, me semble t-il, dans les contes écrits à la première personne : à plusieurs moments de sa vie – à Londres ou à Tokyo- cela est sensible : dans le premier conte, Le Jour de l’an, il raconte une réunion chez lui au Japon, au jour de l’an et il se met en scène comme un protagoniste d’un petit drame ; or à la fin, il quitte la scène, au double sens du mot, en concluant par le fait que tout ce qui l’avait fasciné un moment le laisse en définitive froid. Dans les contes où il se décrit déambulant dans les rues de Londres, il jette une lumière quasi fantastique sur son visage qui semble se perdre dans l’anonymat des rues aux façades identiques et aux silhouettes anonymes toutes pressées à parcourir des rues labyrinthiques . Un doux rêve le montre ainsi déambulant « nonchalant mais étranger » dans les rue de Londres où les habitants sont comme « de petits personnages sortis d’un tableau »: «  j’ai senti confusément qu’il était dur de vivre dans cette capitale » «écrit-il et Londres lui apparaît comme une prison d’où il rêve de s’évader – mais suprême ironie, ce n’est pas lui mais une foule qui rêve d’aller vers une Grèce dont il se sent lui-même exclu : là encore, le narrateur s’efface pour laisser place à un rêve stéréotypé en complet décalage avec le réel ordinaire: il évoque malicieusement un «  jeune homme en tunique jaune en compagnie d’une belle femme sur un banc de marbre à l’ombre d’un olivier » ( une publicité déjà ?) « alors la salle entière frémit en même temps , dans les ténèbres ils rêvaient de la Grèce qui n’était que douceur et clarté ». A Tokyo, dans Le Voleur , il ne bouge qu’à contre cœur pour trouver le voleur ayant cambriolé son appartement. Il considère cet incident comme ne le concernant que de loin. Dans Le Brasero le froid de son environnement quotidien accentué par la gêne des cris de son jeune fils le fige dans une paralysie que seul le brasero parvient à compenser. Certes le geste généreux de sa femme d’entretenir le feu en son absence lui semble un cadeau du ciel, mais ce bonheur est tout entier contenu dans cet objet où l’écrivain trouve une place bien réduite. Il en est de même par exemple dans le Faisan, Autrefois, ou l’Argent , avec des personnages réellement connus, mais à nos yeux romanesques, comme l’était le jeune homme à la redingote , le professeur Craig, ou tirée de ses fantasmes (Les Replis du cœur ) la belle inconnue après l’observation d’un oiseau qui s’est laissé apprivoisé par lui: voilà le narrateur conduit vers les rêts tendus de cette femme mystérieuse, comme l’oiseau conduit par lui dans une cage. Mais là comme ailleurs, «  la suite reste enfouie dans mon cœur, comme si l’ensemble était légèrement brouillé » ; tous ces personnages semblent à la fin se déliter ou s’éloigner dans les ruelles profondes, ou se diluer dans un brouillard d’impressions fugitives ou quasiment disparaître. Les lieux aussi perdent de leur réalité : Dans l’Incendie , le lecteur, comme le narrateur, s’y perd : où se trouve cet incendie ? on le situe à Londres car le conte succède à des évocations de Londres  dans d’autres contes; mais à la fin, une musique de Koto nous laisse deviner, surprise, que l’histoire se situe au Japon. L’incendie lui –même semble surgir et se dissoudre avec le temps, tant les flammes décrites comme « des flocons de feu » dans le givre semblent irréelles. D’ailleurs tout est transfiguré : les pompes d’incendie sont «  des naseaux fumants », les rues sont des venelles noires de monde mais tout ce monde y compris les pompiers sont bloqués sans pouvoir circonscrire l’incendie : « Où est-ce ? » s’interroge le narrateur. Le lendemain toutes traces effacées, il ne reste au narrateur qu’un sentiment mélancolique trouvant un écho lointain dans des sons du koto… De même on le voit perdre avec le temps et les hasards de la vie le contact avec des amis dans L’Odeur du passé, et dans Changements mais sans réelle peine, plutôt avec détachement : l’histoire reste suspendue dans le vide. « En définitive notre rencontre n’a pas eu lieu », c’est tout. Ainsi Soseki contemple sa vie comme ne lui appartenant pas, il s’en dépossède. Il la regarde avec détachement.

La déambulation solitaire
J’ai été frappée par la façon moderne dont Soseki s’approprie le thème de la déambulation solitaire en ville : chez Baudelaire déjà dans ses poèmes en prose ( Petits tableaux parisiens) , le poète se voulait être « le chantre de la vie moderne » . Rilke, contemporain de Soseki, dans Les Cahiers de Malte Laurids Bridge ( 1908) parle aussi de ce désarroi de l’exilé sans visage marchant dans Paris. Mais ce thème est développé  particulièrement chez les auteurs plus tardifs du XX°s.: Il se retrouvera chez Les Surréalistes comme Breton ( Nadja), à qui fait penser les replis du cœur, chez Aragon ( Le Paysan de Paris) et chez beaucoup de poètes et peintres ; comme le narrateur chez Gadenne dans « La Rue profonde » , auteur des années 50 ;voire aujourd’hui chez Modiano. Je lis donc ici Soseki comme un précurseur. 

La nostalgie
Ses contes en sont empreints de façon quasi constante : on la trouve par exemple quand il raconte ses liens d’amitié avec un Japonais en Angleterre dans l’Odeur du Passé, un Ecossais en Ecosse dans Autrefois dont l’habit lui rappelle ceux du Japon traditionnel, comme dans son propre pays le souvenir d’un camarade d’étude dans Changements : ils traduisent sa nostalgie d’une fraternité à jamais perdue. Autre forme de nostalgie, dans Kakemono et Mona Lisa , le rapport à l’objet très ancien suscite des souvenirs ou des rêveries nostalgiques d’un monde de beauté hors de l’étouffement moderne. Elle s’ouvre parfois aussi sur la nostalgie de l’enfance perdue, comme dans La Voix.
On dit que la nostalgie est un thème moderne étudiée vers 1970 parallèlement à l’intérêt sur la mémoire. Avant le XIX°s. c’était un terme clinique car la nostalgie était considérée comme une maladie. Le sentiment nostalgique est apparue en occident au 19°siècle après la Révolution française , avec la peur de la modernité, l’industrialisation, le progrès de l’urbanisation. Aujourd’hui, le lamento sur l’irréversibilité est ce qui domine dans la nostalgie contemporaine: critique de la globalisation, bulldozer irréversible, déploiement d’une conscience patrimoniale.
On peut considérer cette nostalgie comme un trait de sa modernité, un effort de mémoriser des instants singuliers. Ceci est à mettre en regard avec sa neurasthénie, et le fait qu’il fut constamment malade. Cette nostalgie affleure dans ses contes malgré l’humour plus ou moins mordant.
Mais ce penchant de son inspiration « je ne suis qu’ombre parmi les vivants, vivant parmi les ombres » ( P.F. p. 140) est compensé par une sorte de délire poétique qui « sublime » tout.
  • Un exemple glané parmi d’autres de cette magie enchanteresse : dans Brouillard : là, sur le fameux pont de Westminster, « Deux formes blanches voltigèrent, effleurant mon regard »,écrit-il en soulignant la force de son regard quasi hypnotisé: « c’étaient deux mouettes qui se balançaient d’un mouvement léger dans un univers clos, comme dans un songe » : rêve d’un ailleurs où l’écrivain s’envolerait libre vers l’univers du songe…
Peut-être est-ce une bonne nostalgie qui réfléchit sur elle – même ou s’épanche dans une douce rêverie. L’espérance n’est pas loin dit-on de la nostalgie et du sentiment de perte. Se retourner sur le passé peut ouvrir un horizon d’attente. C’est la nostalgie militante, aujourd’hui, écologique par exemple. On ne trouve cependant pas cela chez Soseki. D ans La Voix, cette voix n’ouvre aucun horizon, bien qu’elle lui rappelle la voix de sa mère : elle est celle d’une femme inconnue qui, surgit de nulle part va disparaître comme un rêve plus ou moins inquiétant car inexpressif : «  On entendit le claquement sec des shoji , la femme tourna la tête et leva ses paupières lourdes en direction de Toyosaburô ». Ainsi se termine le conte. 

L’ambiguïté de son regard face à la modernité
Comme Baudelaire, Soseki porte un point de vue ambigu sur la modernité : à la fois nostalgique du Japon ancien, comme Baudelaire l’était par exemple des formes anciennes de poésie, de son goût pour les meubles d’antiquité (cf. l’invitation au voyage : «  les meubles anciens polis par les ans décoreraient notre chambre »…) : Soseki par exemple fait un portrait sombre du fils dans Kakemono : plongé dans la vie moderne, il ne se soucie ni de sa mère morte pour l’honorer, ni de son père laissé de coté dans sa famille. Il est complètement absorbé par la vie moderne et son ego. Tout autant Soseki se moque dans le jour de l’an de la pseudo culture occidentale qu’endosse le jeune homme japonais à la redingote occidentale dépeint comme vulgaire et grossier, comme l’est dans le dernier conte, le professeur Craig ce professeur irlandais « à la main molle »  et aux comportements et habits « rustiques» ,malgré sa connaissance de Shakespeare. Certes ce professeur ne semble pas très « moderne », mais il incarne une culture érudite que Soseki rejette et qu’il va d’ailleurs abandonner puisqu’il renonce lui-même plus tard à ses cours sur Shakespeare. Ce double est un repoussoir. On admire au contraire toute la délicatesse, la modestie de Soseki, qui ne cherche jamais à se mettre en avant, dépourvu d’égotisme, pour mieux faire percevoir la densité des autres personnages souvent empreint de traditions japonaise ou laissés à l’écart en souffrant en silence . Sa bienveillance à leur égard (par exemple la jeune fille de la pension de Londres ou dans le Kakemono, le père, vieillard solitaire dans sa famille, qui trouve une consolation dans la contemplation d’un kakemono dont la valeur reste incertaine). Soseki en fait un personnage attachant car épris de beauté - certes sans prétention, comme l’éprouve un autre personnage dans le conte Mona Lisa. Il va se défaire de son trésor par générosité et dans l’indifférence de sa famille. Cet abandon ne réjouira que ses petits enfants : à la permanence du kakemono comme objet vénéré, maintenant disparu pour lui, Soseki oppose le plaisir impermanent et dérisoire offert à ses petits enfants de se gaver de dragées. Son regard reste cependant ambigu sur ces personnages car il montre aussi leur illusion.
Il n’apparait pas moins caustique à l’égard d’un certain snobisme vis à vis de la culture japonaise ancestrale : on le voit dans le personnage de Kioshi , cet élégant aristocrate, en kimono noir, grand mais autoritaire musicien de Nô dans son premier conte le Jour de l’an.
S’agit-t-il de sagesse ? Pour Philippe Forest, il n’en est rien. Je reste pour ma part incertaine. Ses contes semblent pour moi se situer dans un entre deux : entre un certain désenchantement (désillusion de n’être pas dans le monde comme un poisson dans l’eau), et un enchantement poétique recrée par sa magie du verbe qui le fait tout de même aimer ce monde: celle d’une description de la nature ou d’un paysage dans le brouillard par exemple : pause contemplative dans le récit qui sonne comme une épiphanie, ou celle d’apparition de ses enfants dans son bureau pareils à des petits esprits sortis des forêts. «  Je restais quelques instants à contempler le soleil, et comme la brume légère qui jaillissait de mes yeux, la sensation que le printemps est là devient plus intense » ( Cortège)
Sens du titre
Le titre de ce recueil qui est paru en feuilleton dans un journal est un titre mystérieux en japonais ; comment le décrypter en français ? : Petits Contes de printemps : Le printemps n’apparaît que par à coup, comme surgi de nulle part : dans Un doux rêve, le narrateur est propulsé dans un endroit – café ? – où dés que la porte s’ouvre et se referme d’elle – même derrière lui , l’endroit « lui semble doux comme un printemps », promesse d’une vie nouvelle, mais aussi rêve non encore abouti ; dans le même conte, sa déambulation va faire s’évanouir ce rêve printanier car ensuite «tout fut plongé dans l’obscurité »(…) »ceux qui étaient là furent plongés dans les ténèbres, l’existence de chacun, sans exception fut effacée par l’immense obscurité et tomba dans un silence absolu comme si les ombres et les formes avaient disparues ». Dans Cortège, le printemps est une promesse qui va s’achever dans le dévoilement d’une illusion.
Ainsi ses anecdotes qui servent de support à ses récits ne sont que des « contes ». On pourrait cependant y trouver un écho du titre du journal intime de Isso intitulé « Mon Printemps » « Orage haru », ou un clin d’œil à l’anglais Chaucer, auteur de Contes de Canterbury qui relatait avec humour des anecdotes de la vie quotidienne. Faut-il au contraire se référer aux contes d’un auteur célèbre japonais Konjaku Monogatari Shu du XI°s., qui renouvela le genre en le rendant plus réaliste et décrivant la vie quotidienne de différents classes sociales dans un style concis comme Soseki?...
Le printemps est peut-être choisi par la traductrice aussi parce qu’elle est la saison des métamorphoses et donc correspond bien à l’univers des contes : par la magie de ses évocations, Soseki métamorphose en effet au détour de son récit de la vie quotidienne le réel, parfois jusqu’à la lisière du fantastique.
Quelques exemples glanés qui montrent que le rêve côtoie parfois le cauchemar, même si je préfère ne me souvenir que du premier :
Cauchemars : Ainsi Londres prend des aspects dantesques, où la cendre, la crasse, la fumée et le brouillard surgissent de toute part. Voir les contes précédemment cités. Il faut savoir qu’à cette époque, Londres était un vaste taudis et que la grande misère urbaine dépeinte par Dickens n’est pas si lointaine. Soseki se dépeint en la figure solitaire de l’étranger, de l’exilé dans certains de ses contes, pas seulement les londoniens ; elle est aussi une figure révélatrice de notre époque. Ses contes de l’exil forcé soulignent tous sa singularité, conjuguée à la honte d’être démuni (voire le souhait de loger chez le professeur par besoin d’argent alors qu’il lui en donne (double trait vengeur de l’auteur pour renvoyer la honte qu’il avait éprouvée au temps de sa vie d’étudiant, désormais à son interlocuteur, d’ailleurs tombé dans l’oubli). Londres apparaît comme un non – lieu où il se perd. Dans Incendie, il ne reconnaît d’ailleurs plus le lieu où cet incendie a pu se passer, tout est rentré dans l’ordre mais un ordre dont il est exclu. D’ailleurs dans ces contes portant sur l’Angleterre, il se présente comme en quête d’un home introuvable, la pension où il vit étant plus décrite comme «  un enfer des secrets » qu’il veut fuir. Mais au Japon aussi, il se sent parfois étranger, malgré de nombreuses visites ( cf Jour de l’an), y compris au milieu de sa famille ( Cortège, Le Voleur)
Les deux faces du monde :
Pour PH. F. l’inspiration et l’écriture poétiques de Soseki montrent que pour lui les deux faces du monde ne se rejoignent jamais. Certes Soseki tente de les réunir par le rêve mais comme Hamlet, cet effort ne comble pas une faille intérieure : «  être ou ne pas être ? ». J’ai en effet moi aussi le sentiment, à la lecture de ses contes et auparavant à celle d’Oreiller d’herbe, d’une quête d’harmonie impossible. Ce rêve d’écrivain s’exprime d’ailleurs dans les replis du cœur, constat mélancolique d’idéal impossible à atteindre: «  S’il était possible , à l’aide d’un pouvoir mystérieux, de rassembler au même endroit tout ce qui recouvre le fond du cœur ».Et pourtant ce conte est d’un charme envoûtant. Une autre illustration emblématique se trouve dans ses contes racontant des retrouvailles avortées d’anciens amis. De même, dans Cortège ses enfants ne sont que des apparitions tronquées, certes merveilleusement décrites, mais qui disparaissent très vite ( «  quand le regard a dépassé la canne, il se pose sur des plumes d’oiseau qui tremblote sur la chevelure et resplendissent à la lumière du soleil »), Soseki à la fin rompt cet enchantement et dévoile l’inanité de ces falbalas (avec une pointe d’humour)en le réduisant à des morceaux de tissus banal : « les haori de leur mère et autres carrés d’étoffe ».
Sa quête de saisir l’essence de la littérature dans son grand livre sur la théorie littéraire, me rappelle celle de Proust dans « A la Recherche du temps perdu » (ébauchée à la même époque en 1908). Mais contrairement à Proust, c’est une quête qui en définitive laisse un sentiment d’irréalité du monde. Ne reste ainsi de façon symbolique - comme dans Autrefois - avec le souvenir de l’Histoire héroïque de la grande bataille de Killiecankrie pour l’indépendance écossaise- en réminiscence du Japon- que des pétales de roses sur le chemin (de la vie) : « Quand nous sortîmes du ravin, quelques pétales de roses jonchaient le sol ». Ce sentiment poétique dans un premier temps nous extasie, puis il se double de celui plus pénétrant de la vanité et sans doute est-ce là un signe littéraire avant coureur de notre désarroi identitaire actuel, ajouté à un pessimisme sur la culture qui n’affine pas les moeurs. La littérature et l’art moderne en sont imprégnés : voir le dessin de Magritte des reflets doubles dans le miroir. Il est remarquable de trouver dans cet auteur si raffiné et si sensible, si japonais aussi, les marques de notre sensibilité moderne déchirée, jointe à celles d’une culture immémoriale. Telle est la signature d’un grand écrivain et de son caractère universel. Ceci est d’autant plus remarquable que son style offre une grande concision. Ces récits très courts rejoignent le goût contemporain pour l’écriture concise, simple et élégante.
Soseki m’apparaît comme un pionnier de la modernité, par ses évocations transfigurées du cadre urbain, l’évocation de l’homme solitaire perdu dans l’anonymat dépersonnalisant des grandes villes, ou à l’écart dans sa maison, son bureau, déchiré, entre deux cultures, deux mondes, deux époques, qu’il relativise l’une comme l’autre. Cet exil, ce sentiment d’exclusion est aussi intérieur mais empreint d’une nostalgie créative et ses contes écrits en pleine maturité, sept ans avant sa mort, m’ont particulièrement touchés dans leur lumineuse et pourtant mystérieuse simplicité.
Mireille BARTOLI

LA HARPE DE BIRMANIE de Michio TAKEYAMA


La question des sépultures dans La harpe de Birmanie

Une pratique universelle
Le thème de la sépulture intéresse au premier chef archéologues et anthropologues et il est l’objet de nombreuses études et recherches. Il me semble qu’il faut aborder ici cette question dans son sens le plus élémentaire : prendre soin des morts pour éviter à tout prix qu’ils ne se décomposent à l’air libre ou soient dévorés par des animaux. Or cette question se pose de façon urgente en temps de guerre, et précède celle des rituels et prières, souvent réduits à leur plus simple expression.
Prendre soin des morts est en effet l’un des traits qui, avec l’art, nous distingue radicalement de l’animal qui abandonne en effet le cadavre de ses congénères. De fait, les pratiques funéraires remontent, si l’on peut dire, à la nuit des temps : « Les hommes de Neandertal sont considérés comme les auteurs des premières sépultures. La plus ancienne serait celle du Néandertalien féminin de la grotte d’El-Taboun (Israël) datée de 120 000 à 100 000 ans. » (Jacques Pernaud-Orliac, Petit guide de la préhistoire, 4.4).
Cette pratique est à ce point ancrée dans la nature humaine qu’elle est précède et dépasse les lois de la Cité. Pensons par exemple à l’Antigone de Sophocle qui veut enterrer son frère Polynice. Le roi Créon le lui interdit car il considère que Polynice est un traître. Le refus d’Antigone est catégorique : elle obéit en effet à des lois divines, « non écrites et éternelles », qui sont supérieures aux lois humaines.
Japonais et Américains : un rapport à la mort totalement différent
Comme le remarque Michael Lucken dans son livre magistral « Les Japonais et la guerre : 1937-1952 », « la manière dont les pays font la guerre s’explique en partie par la manière dont ils s’occupent de leurs défunts » (p. 139).
Le corps des compagnons d’arme
Les Marines s’efforçaient de rapatrier les cercueils de leurs compagnons morts, ce qui impliquait une logistique importante. « À l’inverse, les Japonais n’avaient pas besoin de rapporter les corps entiers. Une fois ceux-ci incinérés, quelques fragments osseux pouvaient suffire. » (Ibid. p. 139). Toutefois, lorsque la situation des armées japonaises s’est détériorée, il devint souvent impossible d’incinérer les corps. « La solution fut alors de sectionner un membre. On coupait une main ou un doigt s’il s’agissait d’un soldat, et si possible, un bras, voire la tête, quand il s’agissait d’un officier. Le membre était rapidement incinéré sur place lorsque la situation le permettait. Sinon, il était tel quel dans le paquetage et emporté dans l’attente de conditions plus favorables. Avec un peu de chance, les ossements pouvaient ensuite être renvoyés au Japon. Sekiguchi Sakae, un soldat qui participa à la désastreuse campagne de Birmanie, estime qu’à son retour de la bataille d’Imphal, durant l’été 1944, il avait sur lui les restes calcinés de quinze ou seize compagnons d’armes. » (Ibid. p. 141).
C’est dans ce contexte qu’il faut situer le passage suivant de La Harpe de Birmanie. Persuadé que Takeyama est mort, le narrateur écrit : « Nous aurions aimé au moins avoir ses cendres, ou un reste de lui, mais cela aussi était évidemment impossible. » (p. 79).
Le cas des Kamikaze est particulier en raison du caractère inéluctable de leur mission suicidaire. Il fallait donc remplacer les reliques posthumes par des reliques anthumes, qui prirent souvent la forme de phanères (ongles, cheveux) remises par les pilotes aux autorités militaires avant leur envol. « Les reliques étaient par conséquent déjà constituées au moment où ces derniers partaient en mission. Symboliquement, ils n’étaient plus vivants, comme le suggère avec les mots de l’époque un commentateur des informations filmées : « Ceux qui sont dans les avions sont des divinités et non des hommes. » (Les Japonais et la guerre p. 144).
Le traitement des défunts est donc très important et explique en partie la vision extrêmement négative que les Américains avaient des Japonais qu’ils ravalaient précisément au rang d’animaux en raison de leur absence supposée de pratiques funéraires. « L’horreur que les Américains éprouvaient face aux missions suicide tenait non seulement au constat de la totale abnégation de leurs ennemis, mais aussi à l’impression que ces derniers ne faisaient aucun cas de leur corps, et par conséquent qu’ils n’avaient aucun respect de la vie. » (Ibid. p. 139)
Le corps des ennemis
L’homme prend soin du corps de ses proches décédés mais que fait-il du corps de ses ennemis ?
La question varie en fonction des circonstances mais force est de constater que les cadavres ennemis sont en général abandonnés sur les champs de bataille. Dans le Dit du Heike, célèbre épopée japonaise qui retrace la lutte sanguinaire du clan des Heike (ou Taira) contre celui des Minamoto (ou Genji) à la fin du XIIème siècle, les chefs qui sont faits prisonniers sont en général décapités, leur tête étant exhibée au bout d’une lance. Parfois même, le prisonnier, par bravade, donne l’ordre à son ennemi de lui couper la tête. C’est ce que fit le jeune Atsumori du clan des Heike, dans un célèbre épisode du Dit du Heike, qui fut souvent représenté dans des pièces de Nô et de Kabuki.
Le sort réservé au cadavre de l’ennemi est également lié à la férocité des combats et au sentiment de haine qu’ils génèrent. Il est ainsi arrivé que des soldats américains prennent comme trophée des crânes de soldats japonais morts au combat.
Le cadavre de l’ennemi peut parfois faire l’objet d’un traitement humiliant lorsque le conflit revêt le caractère d’un affrontement personnel. On peut ainsi se référer à l’Iliade. Voulant venger Patrocle, Achille tue Hector et traîne son cadavre derrière son char. Priam, le père d’Hector, supplie Achille de lui rendre la dépouille de son fils pour éviter qu’il ne soit dévoré par les chiens. Achille y consent suivant en cela les ordres de Zeus.
La mission de Takeyama dans La Harpe de Birmanie
Ce qui ouvre les yeux de Takeyama, c’est précisément le sort réservé par l’armée anglaise aux corps des soldats japonais. « J’attendis qu’ils [les Anglais] aient disparu et m’approchai de la pierre tombale nouvellement installée, sur laquelle était posée une couronne de fleurs, petite mais jolie. Sur la pierre étaient gravés les mots : « Ici reposent des soldats japonais inconnus. » Je restai un moment pétrifié face à cette tombe, complètement hébété. […] Mon corps tout entier brûlait de honte au-delà de toute expression. Combien je me sentais méprisable d’avoir laissés tels quels tous ces corps entassés près du fleuve boueux et de m’être éloigné !…Les étrangers eux l’avaient fait : ils nous ont soigné, ils ont enterré nos morts, ils ont prié pour le repos de leurs âmes ». (p. 191).
La voie de Takeyama est désormais tracée. « J’entendais véritablement les voix gémissantes de ces âmes en peine. Je devais faire quelque chose ». (p. 186). Comment ne pas y voir un écho de certaines pièces de Nô ? Takeyama, sorte de shite moderne, se donne pour mission de soulager l’âme errante des guerriers morts au combat, et pour cela, il devient moine.
Ainsi, le comportement admirable des autorités anglaises donne toute sa profondeur au mot d’« humanité » qui marque notre différence avec les autres animaux et, parfois aussi, désigne nos actions les plus nobles.
Didier DON

LA TRADITION SECRETE DU NO de ZEAMI













Remarques sur le théâtre NÔ


Le Nô relève-t-il du sacré et s’apparente-t-il à une cérémonie religieuse ? Cette question posée par Françoise et Marie-Paule mérite qu’on s’y arrête, même s’il est bien sûr difficile d’y répondre en quelques mots.
Le jeu hiératique des acteurs, la lenteur de leurs mouvements font penser à une cérémonie religieuse qui serait ponctuée par la musique et les chants si particuliers du théâtre Nô. À vrai dire, selon Sieffert, il s’agirait plutôt d’un « bruitage rythmé, destiné à créer l’atmosphère propice à l’évocation de tel ou tel personnage. »[…] Le symbolisme qu’exprime cette musique est certes plus difficile à admettre que celui de la danse, mais l’on ne peut goûter pleinement le nô tant que l’on résiste à l’envoûtement qu’elle provoque ».
Ce terme d’envoûtement me paraît approprié et on peut parler de surnaturel à propos du Nô. Il y est en effet souvent question d’apparitions et de songes. D’ailleurs les personnages existent-ils « vraiment » ou bien ne sont-ils que des incarnations des rêves du waki ?
On peut également remarquer que, par son austérité même et par notre incapacité à comprendre les dialogues, le Nô peut être soporifique (de l’ « aveu » même de Sieffert) et l’on pourrait presque dire qu’il nous hypnotise. Notre attention devient flottante et nous sommes ainsi enclins à imaginer…
Comme on l’a bien vu avec l’exposé de Gérard, les pièces de Nô s’articulent selon le principe du Jo, Ha et Kyû (ouverture, développement et conclusion). Or qu’en est-il de la première catégorie (Wakino) ?
« C’est la première pièce dans une journée de Nô, ou la « pièce des dieux ». Le Maeshite est souvent un dieu qui prend la forme d’un vieillard et le Nochishite est un personnage surnaturel. C’est une pièce « votive » qui prédit paix et prospérité. » (Les fleurs de Yugen, Quinzième Anniversaire du Pacte d’Amitié de Tokyo-Paris, p. 13).
De même, dans les autres catégories de pièces, on trouve des démons, des revenants, des fantômes de guerriers en proie aux remords pour le mal qu’ils ont commis. C’est alors qu’intervient le waki qui, dans bien des cas, est un moine en voyage. Celui-ci, par ses prières, réussit parfois à soulager l’âme du guerrier mort au combat.
Car il faut se rendre compte que le malheur est omniprésent dans les pièces de Nô, qu’il s’agisse de guerriers, mais aussi d’épouses ou de maîtresses délaissées, de femmes sombrant dans la folie après la mort d’un enfant ou d’un mari. Dès lors, on comprend bien la nécessité des pièces de kyogen, interludes destinés à distraire des spectacteurs mentalement « courbaturés » selon l’expression de Sieffert.
S’il fallait établir un rapprochement avec le théâtre occidental, il faudrait penser à Shakespeare et plus particulièrement à Hamlet et à Macbeth qui mêlent le drame au surnaturel (voir les sorcières dans Macbeth et le fantôme du père de Hamlet).


Je voudrais également revenir sur les notions de fleur et de Yûgen. Zeami écrit : « La fleur, l’intéressant et l’insolite, ces trois concepts relèvent d’un même esprit. ». On peut remarquer tout d’abord que Zeami manifeste une ambition limitée : il souhaite simplement que la représentation théatrale éveille l’intérêt du spectacteur. Quant au terme d’insolite, Zeami le définit en se référant à l’éclosion de la fleur. Il nous invite donc à nous étonner devant le quotidien, le banal pour découvrir ce qu’il contient d’exceptionnel. Zeami rejoint en cela l’esprit de la philosophie occidentale :
« L'étonnement est cette capacité qu'il y a à s'interroger sur une évidence aveuglante, c'est-à-dire qui nous empêche de voir et de comprendre le monde le plus immédiat. La première des évidences est qu'il y a de l'être, qu'il existe matière et monde. De cette question apparemment toute simple est née voilà des siècles en Grèce un type de réflexion qui depuis lors n'a cessé de relancer la pensée : la philosophie. » (Jeanne Hersch. L'étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie. Gallimard. Folio).
À de nombreuses reprises, Zeami revient sur la notion de fleur. Il essaie de faire comprendre sa nature profonde qui est paradoxale, voire contradictoire. L’introduction de Sieffert est ici d’un grand secours. Il écrit (p.52) : « La fleur est un épiphénomène qui apparaît de temps à autre dans le jeu de l’acteur et qui produit chez le spectateur un plaisir indéfinissable mais certain ».
Ainsi, la fleur couronne parfois le jeu de l’acteur ; elle résulte d’une sorte d’alchimie entre l’auteur, l’acteur, le public et l’esprit du temps. Cet état particulier, fugitif, Zeami le définit par un mot, celui de concordance. Dans le livre VII, Zeami nous dit aussi (p. 104) : « La fleur n’a pas d’existence propre, elle est dans une disposition d’esprit, la semence en est le métier. »
En bon pédagogue, Zeami incite l’acteur à ne jamais se reposer sur ses lauriers afin d’éviter le piège du succès facile. À force de ténacité, la fleur devient accessible à coup sûr. « Quand vous aurez assimilé le répertoire, quand vous aurez épuisé les ressources, alors vous saurez comment ne plus perdre la fleur. » (p. 104). Et Zeami, n’hésitant pas à se répéter, complète aussitôt sa pensée : «  Connaissant tout le répertoire, possédant les ressources, comprendre l’émotion [que suscite] l’insolite, c’est cela la fleur»
Qu’en est-il maintenant de la notion de Yûgen (幽玄) ?
C’est un mot rare qui est formé de deux caractères. signifie « sombre, tranquille, retiré. Accolé au caractère Rei, il désigne un fantôme (yûrei幽霊 ). Quant au caractère Gen, il signifie « mystérieux, profond, caché ».
Zeami définit le Yûgen comme « le charme subtil, qualité indispensable à l’éclosion de la fleur ». Le point remarquable du Yûgen, c’est qu’il se manifeste uniquement dans les « pièces de femmes », sans doute en raison de la grâce qui s’exprime dans les danses et les chants.
Résumons-nous : la fleur, qui culmine dans le Yûgen, est la manifestation la plus aboutie de l’art de l’acteur de Nô. La fleur n’a pas d’existence propre, ce qui ne l’empêche pas d’exercer une influence réelle mais indéfinissable sur le spectateur qui ressent une émotion esthétique.
Insaisissable et pourtant présente sur un mode particulier, la fleur de Zeami évoque irrésistiblement la fleur de Mallarmé (dans le texte intitulé Crise de vers publié en 1893) :
« Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »
Cette affirmation de Mallarmé a fréquemment fait l’objet de commentaires. Celui de Charles Mauron, dans un livre intitulé Mallarmé l’obscur, me paraît particulièrement pertinent. Je vous en livre une partie (p. 69-70) :
« Mais lorsque Mallarmé dit « une fleur », qu’évoque-t-il ? « L’absente de tous bouquets », la fleur qu’on ne verra jamais, une fleur d’une espèce nouvelle en somme, que nos sens ne nous laissent pas connaître mais que notre esprit voit se lever du seul fait qu’il la nomme.Cette nouvelle réalité n’est pas plus simple que l’autre : elle est différente. Elle a subi une volatisation, une raréfaction extraordinaire de ses qualités sensibles. Mais en revanche, elle est devenue plus complexe, car à la place d’un seul objet, l’imagination peut évoquer vaguement mille objets possibles. Bref, l’abstraction n’est pour Mallarmé qu’un moyen nouveau de frôler le réel, de le suggérer sans le dire. D’où l’importance, dans la phrase citée plus haut, de l’adverbe « musicalement » : « Je dis une fleur, et, musicalement, se lève l’absente de tous bouquets. ». Dans une note (p. 69), Mauron précise le sens du passage obscur : « hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour,  » Autrement dit, le mot fleur crée une fleur évidemment absente de tous les bouquets réels, différente (voilà l’autre chose !) de tous les calices connus, et qui surgit précisément parce que, j’oublie, en sa faveur, n’importe quel contour précis. »
La phrase de Mallarmé, éclairée par le commentaire précédent, est comme un fil d’Ariane qui nous conduit sur les chemins de la philosophie occidentale. Ce thème mériterait sans doute d’être abordé mais cela nous éloignerait trop du théâtre Nô.
Didier DON


GIBIER D'ELEVAGE de Kenzaburo OE



Kensaburô Ôé, Prix Nobel de littérature 1994, est né en 1935 dans un village de montagne de l'île de Shikoku, soit 11 ans avant la fin de la seconde guerre mondiale.
Il a donc été confronté très jeune à l'atmosphère oppressante d'un monde en conflit, et a ressenti au plus profond la blessure mortelle portée in fine à son pays natal par la bombe atomique…
Il a fait malgré tout des études littéraires qui l'imprègnent de culture française à travers des auteurs majeurs aussi différents par leurs sujets d'intérêt, que par leur époque, Sartre, Rabelais…
Très jeune aussi , vingt-trois ans!, il obtient le prix Akutagawa, l'équivalent du Goncourt , pour "Gibier d'élevage ", qui sera également adapté au cinéma sous le titre "Une bête à nourrir".
Après Narayama de Shichirô Fukazawa, qui m'a littéralement éblouie , c'est donc cet autre petit fascicule d'une centaine de pages qui démontre qu'un écrivain doué et sincère peut, en très peu de lignes, essorer les âmes pour en extraire l'essentiel
Le nom d' Ôé sonne en français comme un écho : Ohééééé! Et j'ai eu l'impression d'un appel lancé à travers la montagne et qui m'invitait à prendre un sentier de découverte!
L'enfant qui est le principal héros de ce livre nous incite à le suivre.
Il y a en lui une force impérieuse, un appétit de vie. C'est un petit prince, malgré la misère, la crasse, les odeurs nauséabondes de son village… choses que j'ai eu parfois du mal à supporter!
Si on le suit malgré tout, c'est qu'il déploie des trésors de compassion, d'empathie et qu'il est sensible à la beauté…
Cette histoire dérangeante est par moment insoutenable.
Il s'agit donc du crash d'un avion de combat américain prés d'un village de montagne isolé. Les villageois retrouvent prés des morceaux de fuselage éparpillés un extra-terrestre, géant et noir comme de l'obsidienne…
Après un mouvement de stupeur ils l'entravent et le ramènent au village…
Les enfants l'adoptent et s'en occupent comme d'un "merveilleux animal domestique!" Je vous laisse découvrir par vous-même le dénouement du récit qui laisse pantelant…
Une évidente sensualité imprègne le récit, braquant les projecteur sur cet univers flou, incertain, complexe, propre à toutes les enfances!
Ôé dit: "le style fondamental de ma littérature consiste à partir de faits concrets et autobiographiques pour les rattacher à la société, à l'état, et au monde".
Voici quelques extraits de ce livre qui parle cru, bouscule, et de ce fait atteint son but.
"La gorge du noir glougloutait, aux deux coins de la bouche une ficelle de lait débordait gras, mouillait la chemise ouverte, coulait sur la poitrine, s'immobilisait en gouttes visqueuses comme de la résine. Je découvris au milieu de l'émotion qui me desséchait les lèvres, que le lait de chèvre était un liquide extraordinairement beau…"
"L'odeur de son corps pénétrait toutes choses comme un poison corrosif souverain et durable, une odeur qui me mettait le feu aux pommettes, qui me traversait d'impressions pareilles à des éclairs de folie…"
"Ruisselant d'eau et réfléchissant les rayons violents du soleil, le noir dans sa nudité était aussi éclatant que la robe d'un cheval noir, il était d'une absolue beauté."
"Le poisson séché était broyé avec les arêtes et tout, par des mâchoires aux dents éblouissantes. Adossé au mur à côté de mon père, je restai saisi d'admiration devant cette puissante mastication dont rien ne m'échappait."
"Ce noir était à nos yeux une sorte de magnifique animal domestique , une bête géniale. Mais comment pourrais-je donner une idée de l'adoration que nous avions pour lui!"
"La chaîne qui enserrait la cheville du noir entama la peau, entraînant une inflammation…Cet épiderme blessé, enflammé, nous causait du souci. Après nous être tous les trois regardés dans le blanc des yeux, nous nous concertâmes et décidâmes de retirer la chaîne des pieds du prisonnier…"
Si le livre d' Ôé était un tableau, ce serait une scène villageoise de Bruegel l'ancien. On y verrait au premier plan les enfants et leur nouvel ami tombé du ciel…
Marie-Paule MURAT