Pages

KITCHEN de YOSHIMOTO Banana









INTRODUCTION AU ROMAN














En septembre 1987, Banana YOSHIMOTO, jeune femme de 23 ans, reçoit le prix « Jeune talent » de la revue littéraire Kaien. C’est le début d’une longue carrière d’écrivain qui est jalonnée de succès : Kitchen se vend à 2,5 millions d’exemplaires et ses autres livres atteignent également des tirages impressionnants.
  Puis vint le temps des traductions. Le livre est très bien accueilli aux États-Unis ainsi qu’en Europe. Un critique italien ira même jusqu’à comparer YOSHIMOTO à MURASAKI Shikibu, célèbre pour son roman « Le dit du Genji » ! Le succès des livres de YOSHIMOTO s’explique en partie par l’uniformisation des goûts de la jeunesse qui constitue l’essentiel de ses lecteurs. La traduction, loin d’être un obstacle, constitue un moyen qui favorise la compréhension, comme l’affirme YOSHIMOTO en 1993 à l’occasion d’une interview : « Quel que soit le pays, tout lecteur est susceptible de me comprendre. C’est dans cette optique que j’utilise tous les moyens possibles pour construire l’univers de mes romans. Peut-être que mon style reflète encore trop fortement le fait que j’écris en japonais ou que l’on sent les limites de ma courte expérience de vingt-huit ans de vie, dans un contexte particulier, et à l’intérieur d’une génération particulière. Mais cela disparaît sans doute avec la traduction et du coup le sens peut se transmettre tout entier, sans interférences contextuelles.[1] ».

On peut s’interroger sur « ces interférences contextuelles » : s’il est vrai que les grandes œuvres littéraires sont toujours rattachées à un lieu et à un temps bien précis, il est également vrai que le développement d’Internet donne du poids aux arguments de YOSHIMOTO. L’enracinement dans un pays et dans une langue ne devient-il pas secondaire en effet quand on peut échanger, de façon presque instantanée, avec des interlocuteurs situés en n’importe lieu du monde d’autant plus qu’ils se présentent souvent sous le masque d’un pseudonyme ?
Dans une des nouvelles du recueil Tokage (Lézard), YOSHIMOTO enfonce, en quelque sorte, le clou par la bouche d’un de ses personnages : « Notre langue n’est d’aucun pays en particulier, elle n’est compréhensible que par toi et moi. En réalité, ce genre de langage existe entre tous les gens. » Ce jugement soulève également bien des questions et n’est pas exempt d’ambiguïtés, voire de contradictions. Peut-on ainsi prétendre à une communauté universelle des sentiments dans un cercle qui se limite à deux personnes ?
En ce même mois de septembre 1987, paraît le roman de Haruki MURAKAMI intitulé « La Ballade de l’impossible » qui fut également couronné de succès. Puis en octobre sont publiées les « Lettres des années de nostalgie » de Kenzaburo OÉ qui obtiendra le prix Nobel de littérature en 2004. Il s’agit d’une œuvre importante qui passa inaperçue, comme le rappelle avec humour OÉ lui-même.
« Juste après la publication des Lettres aux années de nostalgie, j’étais en déplacement en province, à Okinawa il me semble ; préoccupé par mon livre, à peine rentré à Tôkyô, je me suis immédiatement rendu dans une grande librairie et j’ai alors vu des piles d’un livre à la belle couverture rouge et verte, intitulé La Ballade de l’impossible, alors que mon livre se trouvait au fond de la librairie et semblait me regarder d’un air contrit. (Rires.) J’ai gardé une impression particulièrement forte du changement d’époque que constitue ce roman. (...) Ma façon d’écrire, c’est-à-dire dans un style propre à la langue écrite, est devenue dès lors un style ancien et les deux écrivains que sont MURAKAMI Haruki et YOSHIMOTO Banana ont commencé à créer une nouvelle écriture de l’oralité. »[2]
Cette nouvelle écriture est le point d’aboutissement du Genbun itchi (言文一致). Ce mouvement littéraire, lancé autour des années 1860, préconisait l’unification de la langue parlée et de la langue écrite. Cette dernière prévalait en littérature jusqu’au début de l’ère Meiji. Shimei FUTATABEI, Bimyô YAMADA, Kôyô KOZAKI sont les écrivains les plus représentatifs de ce mouvement qui est largement méconnu en France. Le manga, qu’on évoque souvent à propos de YOSHIMOTO, peut également être considéré comme une manifestation tardive de ce mouvement d’unification de la langue.
Novatrice par le mélange de la langue écrite et de la langue familière qu’elle introduit dans ses romans, Banana YOSHIMOTO l’est également par le rôle particulier qu’elle entend jouer en tant qu’écrivain. Dans une interview réalisée à Séoul en 2008, YOSHIMOTO déclare aux journalistes qui l’interrogent sur ses intentions : « Je souhaiterais donner la force d’affronter la réalité ». Puis à la question portant sur la composition de son lectorat, elle donne la réponse suivante : « Ce sont des adolescents et des adolescentes au cœur sensible, des personnes très émotives qui ne sont pas adaptées à notre monde. […] Mes romans sont des fables qui se situent aux antipodes du « roman du je[3]»(私小説) et les personnes blessées sur le plan affectif qui pénètrent l’univers de mes romans, je souhaiterais, quand elles reposent mon livre, qu’elles se sentent désormais soulagées, comme après un voyage ou un bain dans un onsen
YOSHIMOTO prend également ses distances par rapport à ses aînés. Ainsi, lorsqu’un journaliste du New York Times lui pose la question suivante en 1993 : « Certains critiques soutiennent que les nouveaux écrivains japonais, dont vous faites partie au même titre que Eimi YAMADA, Haruki MURAKAMI et Ryû MURAKAMI, sont superficiels si on les compare aux écrivains de la génération précédente, tels que Yukio MISHIMA, Kôbô ABÉ and Junichiro TANIZAKI. » YOSHIMOTO répond avec le même esprit de modération : « La génération précédente a été plus largement traduite et lue que les écrivains de notre génération. Nous sommes encore jeunes et nous n’avons pas donné notre pleine mesure. Le meilleur est à venir. Il est trop tôt pour porter un jugement. »
YOSHIMOTO n’entend donc pas jouer le rôle d’éveilleur des consciences, comme par exemple Kenzaburo OÉ ou Haruki MURAKAMI, qui mettent en garde contre l’énergie nucléaire ou comme Takiji KOBAYASHI[4] qui, de façon plus radicale, a pris fait et cause pour le prolétariat pendant l’entre-deux guerres. Elle s’adresse plutôt à de jeunes adultes et vise à leur donner le courage d’affronter la réalité en essayant de développer en eux des qualités de résilience. Mikage affirme ainsi : «J’allais grandir encore, il m’arriverait des tas de choses et je toucherais souvent le fond. Mais après chaque épreuve, je referais surface. Je ne me laisserais pas abattre. Je ne relâcherais pas mes forces.[5] » et plus loin : « On ne succombe pas aux circonstances ou aux forces extérieures, c’est de l’intérieur que vient la défaite, me suis-je dit en moi-même[6] ».
Dans le site officiel (en anglais) qui lui est consacré, YOSHIMOTO est animée par le même souci, en quelque sorte, thérapeutique. Elle répond ainsi à toute une série de questions qui portent naturellement sur ses activités littéraires, ses goûts artistiques mais aussi, de façon plus inattendue, sur des détails de sa vie personnelle. Son jugement est également sollicité pour des questions d’ordre sentimental. À chaque fois, YOSHIMOTO répond avec beaucoup de mesure et de bonne volonté, passant sans transition de la position de l’écrivain à celle de l’amie ou de la conseillère avisée.
Les personnages de Kitchen évoluent dans un monde particulier qui se limite pour l’essentiel à l’appartement d’Eriko. Dans ce cocon protecteur, l’intimité de la cuisine et le confort d’un canapé profond occupent une place centrale. Au moment où elle envisage son avenir avec Yuichi, Mikage analyse avec justesse sa situation passée : « Jusqu’à maintenant, nous étions dans un monde très triste, mais en même temps bien moelleux. […] À l’avenir, avec moi, tu vivras peut-être des choses pénibles, embêtantes ou même écœurantes, mais si tu le veux bien, j’aimerais qu’on aille tous les deux vers quelque chose…de plus dur peut-être mais de plus vivant ![7] ».
Mikage souhaite sortir de son état de « flottement en apesanteur dans les ténèbres »[8] pour mener une vie plus active dans la société japonaise de l’époque. Or celle-ci est singulièrement absente de Kitchen. Aucun événement de l’actualité, aucune grande question politique ne sont évoqués. Dans le prolongement des années 70, le Japon connaît une phase de prospérité au début des années 80 même si la fin de la décennie est marquée par une grave crise économique et financière. Dès 1985, il se développe une bulle spéculative qui est liée à la forte hausse du yen par rapport au dollar à la suite des accords du Plaza. Ce choc financier provoque le rapatriement rapide de capitaux japonais en provenance des États-Unis, ce qui est une des causes de l’éclatement de la bulle à partir de 1989. Le Japon entre alors dans une période de marasme économique et de crise immobilière à tel point que les années 90 furent qualifiées de « décennie perdue » (失われた10 ).
L’année 1989 est également celle du décès de l’empereur Hirohito qui correspond à la fin de l’ère Shôwa. Son fils Akihito lui succède, ce qui marque le début de l’ère Heisei.
Ces quelques remarques préliminaires ne doivent pas nous faire oublier que YOSHIMOTO est avant tout un écrivain qui doit être abordé en tant que tel, pour l’intérêt de ses intrigues, la richesse de ses personnages et les qualités de sa langue. Son immense succès populaire ne doit pas toutefois masquer le fait qu’elle a reçu un accueil réservé du monde littéraire. Elle a certes obtenu des prix de qualité comme le prix d’encouragement au jeune auteur du ministère de l’Éducation, le prix Kyôka Izumi et le prix Shûgoro Yamamoto mais elle n’a jamais décroché les grandes récompenses littéraires que sont le prix Akutagawa et le prix Mishima.
En filigrane se pose la question de la valeur de l’œuvre de YOSHIMOTO. Peut-on la ranger du côté d’une littérature exigeante, qualifié de pure (純文学) en japonais ou s’agit-il de littérature populaire, fût-elle de qualité ? Nous aurons sans doute l’occasion d’en parler à notre prochain cercle.

Didier DON.



[1] OZAKI Mariko. 2012. Écrire au Japon Le roman japonais depuis les années 1980. Titre original : 現代日本の小説 (C. Quentin, Trad). Arles : Éditions Philippe Picquier. p. 40.
[2] Ibid. p. 15.
[3] Le « roman du je » ou le roman à la première personne est le principal courant de la littérature d’avant-guerre. On compte, parmi ses plus importants représentants, Shimazaki TÔSON, Dazai OSAMU et Naoya SHIGA. Ces écrivains n’hésitent pas à introduire dans leurs récits des éléments de leur vie personnelle et mettent l’accent sur une présentation sans fard de la réalité humaine.
[4] En 1929, Takiji KOBAYASHI écrivit Le bateau-usine, roman qui raconte la révolte de marins et d’ouvriers sur un bateau-usine japonais spécialisé dans la pêche aux crabes.
[5] YOSHIMOTO Banana. 1988. Kitchen (D. Palmé et Kyôko Satô, Trad). Paris : Gallimard. p. 56.
[6] Ibid. p. 116.
[7] Ibid. p. 126/127.
[8] Ibid. p. 97.


BOTCHAN de NATSUME Sôseki




Introduction au roman


Natsume Sôseki est né en 1867 à Edo et il est mort en 1916 dans la même ville, désormais appelée Tokyo. Unanimement salué comme l’un des plus grands écrivains de son époque, Sôseki a su traduire avec une grande force les immenses bouleversements qui se sont produits pendant l’ère Meiji.
Auteur d’une dizaine de romans et nouvelles, Sôseki est particulièrement apprécié pour sa description fine et pleine d’humour de la société japonaise du début du XXème siècle qui était attirée par les sirènes de la modernité occidentale tout en restant attachée aux habitudes et aux modes de pensée du Japon d’Edo.
L’Occident est l’objet de sentiments contradictoires : tantôt admiré et envié pour sa puissance économique, militaire et scientifique, tantôt rejeté pour les dangers qu’il représente sur le plan culturel.
Pratiquement sommées de s’ouvrir à des relations diplomatiques et commerciales par le président américain Fillmore lors de la mission du commodore Perry en 1853, les autorités japonaises se sont efforcées de faire jeu égal avec l’Occident, même si elles furent contraintes, autour des années 1860, de signer avec les Américains puis avec les autres puissances occidentales des traités qui leur étaient défavorables.
Comme le remarque l’historien P.F. Souyri, « deux slogans de l’époque résument le problème. Faire du Japon « Un pays riche avec une armée forte[1] » capable de tenir enfin tête aux pays occidentaux. « Assimiler les technologies occidentales en maintenant un esprit japonais[2] », c’est-à-dire prendre aux Occidentaux ce qui fait leur force sans y laisser son âme.[3] ».
Natsume Sôseki, par sa formation même, incarne au plus haut point cette tension contradictoire qui caractérise la relation du Japon à l’égard de l’Occident. Imprégné de la civilisation japonaise sous sa forme la plus accomplie (classiques chinois et poésie traditionnelle japonaise), Sôseki poursuit à l’université des études d’anglais, langue qu’il enseigne dans un collège en 1895. D’octobre 1902 à janvier 1903, il bénéficie d’une bourse du gouvernement japonais pour parfaire sa connaissance de la langue en Angleterre. « Les deux années que j’ai passées à Londres furent les plus désagréables de ma vie. Je vivais misérablement parmi les gentlemen anglais comme un chien dans une meute de loups. » Tel est le jugement qu’il porte en 1907 dans la préface à Une théorie de la littérature (文学論)[4] ». À son retour de Londres, il est nommé professeur de littérature anglaise à l’université de Tokyo et il publie en 1905 Je suis un chat qui le rend célèbre. L’année suivante, il publie Botchan qui remporte également un franc succès. En 1907, il quitte l’université et devient feuilletoniste pour le journal Asahi. Il se consacrera entièrement à l’écriture pendant les dernières années de sa vie.
Botchan est un roman d’apprentissage ou pour reprendre l’expression allemande, un « BildungsRoman ». S’appuyant sur son expérience de professeur d’anglais dans un collège de l’île de Shikoku, Sôseki raconte l’histoire d’un jeune homme, Botchan, qui s’engage dans la vie active, une fois obtenu son diplôme de sciences physiques. Il devient professeur de mathématique, métier auquel rien ne le destinait. Qui plus est, il part pour la province et change ainsi radicalement de vie, abandonnant le cocon qu’il s’était construit à Tokyo.
Il s’ensuit une succession d’ « aventures » dont l’origine et le dénouement sont largement tributaires de sa personnalité. Son manque d’expérience professionnelle et son tempérament foncièrement impulsif et naïf le placent dans des situations difficiles dont il se sort en prenant quelques coups (au sens propre et au sens figuré). Ces diverses épreuves le laissent perplexe et le font gagner en maturité à tel point qu’il déclare :
« Depuis ma naissance je suis de nature insouciante et quoi qu’il puisse m’arriver, je ne m’en affecte pas – je me contente de vivre au jour le jour. Il en était ainsi jusqu’à présent mais voici un mois ou peut-être moins que je suis ici, et le monde commence à m’apparaître soudain comme un séjour dangereux. Non pas que des événements particuliers me soient arrivés mais j’ai l’impression que c’est comme si j’avais pris d’un coup cinq ou six ans. ».[5]
Botchan se trouve en quelque sorte déboussolé car il prend souvent pour argent comptant les sollicitudes et manifestations d’amitié qui relèvent d’un pur jeu social. Allant ainsi de déconvenue en déconvenue, il évolue avec une vigueur maladroite dans un monde qui lui apparaît étrange car, comme il le dit lui-même (p. 139), « tant que je ne sais pas ce qui est blanc et ce qui est noir, je ne peux me décider à prendre parti ».
Guidé par une volonté morale très stricte, Botchan divise en effet le monde entre bons et méchants, chacun étant évalué en fonction de sa sincérité, de sa franchise et de sa recherche de solutions justes. Or une telle conception du monde s’accommode mal de l’hypocrisie et des calculs égoïstes de son entourage. Il établit ainsi une sorte de classement moral des uns et des autres, ce qui le conduit à placer sa nourrice Kiyo, son collègue Porc-Épic et lui-même au-dessus de son directeur et de son sous-directeur dont les comportements sont particulièrement machiavéliques.
Et Botchan tombe immanquablement dans chacun des pièges qu’on lui tend, ce qui le remplit d’amertume. « Peut-être que le monde n’est peuplé que de charlatans qui ont une seule idée en tête : se tromper mutuellement. J’étais écœuré » (p. 132). On ne peut s’empêcher de penser alors au personnage d’Alceste dans le Misanthrope (人間嫌い)[6] de Molière :
« Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur » (acte 1, scène 1).
Ou bien encore plus loin dans la même scène :
« Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
Ce commerce honteux de semblants d'amitié.
Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments. ».
Par ses maladresses, ses excès, ses qualités (ou défauts) de franchise et de simplicité, Botchan jour le rôle d’un révélateur, au sens photographique du terme : il rend visible l’image sous-jacente et met à nu le fonctionnent d’une petite communauté humaine dans le Japon du début du XXème siècle. Il manifeste le divorce entre l’être et le paraître, dans la lignée des thèses exprimées par Rousseau dans son Discours sur les Sciences et les Arts de 1750.
« On n’ose plus paraître ce qu’on est ; […] Plus d’amitiés sincères, plus d’estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle[7]. ».
Dans un ouvrage intitulé Esprit, maximes et principes (1764), Rousseau enfonce en quelque sorte le clou, en parlant cette fois de bienséance, comme s’il ne distinguait pas vraiment l’une de l’autre : « La bienséance n’est que le masque du vice : où la vertu règne, elle est inutile[8]. »
Politesse, bienséance, ces notions méritent d’être sommairement définies dans un contexte français et japonais.
La bienséance est essentielle dans la France du XVIIème siècle. Elle désigne un ensemble de règles correspondant à l’éthique de la Cour et elle suppose le respect scrupuleux d’usages précis tant du point de vue du contenu des discours à tenir que de la forme qu’ils doivent adopter. Ils se confondent alors avec l’étiquette, comme on peut le voir dans plusieurs pièces de Molière qui dénonce, à maintes reprises, les faux-semblants de la bienséance par la bouche de certains de ses personnages comme Alceste. Celui-ci n’y voit que pure hypocrisie et  lui préfère l’expression sincère des sentiments.
Philinte, l’ami d’Alceste, pointe les profondes perturbations sociales qu’entraînerait le renoncement à la politesse ou plus exactement à la bienséance :
Philinte
Il est bien des endroits où la pleine franchise
Deviendrait ridicule et serait peu permise ;
Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.
Serait-il à propos et de la bienséance
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?
Alceste
Oui.
Philinte
Quoi ? Vous iriez dire à la vieille Émilie
Qu’à son âge il sied mal de faire la jolie,
Et que le blanc qu’elle a scandalise chacun ?
Alceste
Sans doute.
Philinte
À Dorilas, qu’il est trop importun,
Et qu’il n’est, à la cour, oreille qu’il ne lasse
À conter sa bravoure et l’éclat de sa race ?
Alceste
Fort bien.
Philinte
Vous vous moquez.
Alceste
Je ne me moque point…
(Acte 1, scène 1).
Il n’existe pas dans le roman de Sôseki de personnage qui, comme Philinte, tenterait de ramener Botchan à la raison en lui montrant l’impasse d’une franchise sans limite. Comment dès lors échapper à l’hypocrisie inhérente aux relations humaines ? Botchan envisage une solution pour le moins surprenante !
« Quelqu’un vous demande pardon et dit qu’il est désolé, mais si vous prenez au sérieux ses excuses, ne va-t-il pas vous traiter comme un jobard ? Il vaut beaucoup mieux penser qu’il ne s’excuse que pour la forme et que vous, de même, ne lui accorder qu’un pardon de façade. Si vous désirez le faire accéder à un véritable repentir, la seule méthode est de le battre jusqu’à ce qu’il exprime un véritable repentir. » (p. 197).
La violence physique, sous une forme en quelque sorte autorégulée, est d’ailleurs bien présente dans le roman : bagarres entre les élèves de l’École normale et ceux du collège ; correction infligée par Porc-Épic et Botchan au directeur et au directeur adjoint. Dans le cas des élèves des deux établissements, la bagarre qui les oppose s’explique sans doute par l’accumulation des frustrations qui résultent des contraintes très pesantes de leur vie scolaire. Sôseki se montre très critique vis-à-vis des élèves dont il condamne l’insolence et la grossièreté par la bouche de Porc-Épic mais en même temps, il dénonce leurs mauvaises conditions de vie : nourriture détestable et manque de liberté.
Quant à Botchan, il se déclare « plutôt friand de bagarre » (p. 199) et il considère qu’elle peut être en quelque sorte légitime. « Même pour des questions personnelles, il faut recourir à la force. » dit-il à propos de Chemise Rouge (p. 223). La violence libère Porc-Épic et Botchan du ressentiment qu’ils éprouvent à l’encontre de Chemise-Rouge et du Bouffon ; elle constitue une forme de châtiment, Botchan se faisant « l’instrument de la justice divine » (p. 229), pour reprendre l’expression ironique de Sôseki.
Toutefois, le recours à la force signe l’échec d’une relation policée entre les individus, même si, dans le cas de Chemise-Rouge, elle revêt un caractère presque sympathique car on ne peut que se réjouir de voir que le méchant a été rossé comme dans les contes pour enfants.
Mais revenons à la question de la politesse dans le contexte japonais en nous appuyant sommairement sur le très bon article de Joy Hendry dans le Dictionnaire de la civilisation japonaise[9] parue chez Hazan.
La politesse trouve ses racines dans la tradition confucianiste ; elle exprime le souci des autres et tient compte des relations hiérarchiques entre les personnes. Elle se manifeste traditionnellement par le respect scrupuleux des règles de l’étiquette et rejoint la notion de tatemae (建前) qui désigne l’ensemble des comportements ou des opinions que l’on se doit d’exprimer dans des circonstances données en fonction de sa position sociale. Elle s’oppose aux sentiments et désirs profonds (honne 本音) que chacun ressent et qu’il se garde bien d’exprimer en public.
On retrouve ainsi, au Japon comme en France, une opposition entre le paraître –tatemae ou bienséance – et le sentiment authentique – honne. Force est de constater toutefois qu’en français, aucun terme spécifique n’existe.
Le respect des règles de politesse, le poids des conventions ont bien sûr toujours cours en Occident mais avec probablement une moins grande force qu’au Japon, où elles provoquent des tensions souvent terribles sur les individus. Telle est l’analyse de l’écrivain Ryu MURAKAMI dans un article du Financial Times qui est en grande partie traduit dans les pages suivantes :



« La réalité sous-jacente[10] »

Ryu Murakami, dont les sombres romans débordent de brutalité, parle avec David Pilling du sentiment sous-jacent de rage qui marque la société japonaise.

En juin 2008, un dimanche après-midi, Tomohiro Kato, jeune intérimaire âgé de 25 ans qui travaillait comme intérimaire dans une usine de pièces automobiles, fonçait au volant d’un camion de deux tonnes dans une foule qui se trouvait à Akihabara, sorte de pays des merveilles éclairé par des néons situé en plein centre de Tokyo, et rempli de magasins de gadgets électroniques, de mangas et de bandes dessinées. Le choc initial causa la mort de trois personnes. Kato sauta alors du camion et commença à poignarder au hasard les personnes qui se trouvaient là. Il tua ainsi quatre personnes et en blessa sept autres. Il indiqua plus tard à la police qu’il ne voulait tuer personne en particulier. N’importe qui aurait fait l’affaire. Kato avait posté un message sur Internet platement intitulé : « Je vais tuer des personnes à Akihabara. ». Il précisait que son attaque était imminente et détaillait ce qu’il comptait faire. Dans plusieurs messages rédigés plusieurs mois mais aussi quelques heures avant l’attaque, il indiquait qu’il se sentait moche et qu’il n’avait pas de petite amie. Il se plaignait aussi de ce qu’il s’était disputé sur son lieu de travail. Ses parents aisés lui avaient donné une éducation stricte et ils étaient profondément déçus par ses résultats médiocres au lycée. Il affirmait aussi : « Je n’ai pas un seul ami et je n’en aurai pas…je ne suis même pas du niveau des ordures, car au moins, les ordures, on peut les recycler. ». Son dernier message a été posté environ vingt minutes avant le déchaînement de violence meurtrière. Il disait simplement : « Le moment est arrivé. »
Rage. Violence. Bouillonnement de ressentiment sous l’eau dormante. Là s’étend le territoire de Ryu Murakami, l’un des plus célèbres romanciers japonais. Les protagonistes des romans de Murakami sont des jeunes qui commettent des actes de violence ordinaire ou des marginaux indifférents aux normes sociales de la société japonaise. Certains sont isolés sur un plan psychologique, comme l’anti-héros du roman Piercing (ピアッシング), publié en 1994, qui, un pic à glace à la main, se tient au-dessus du berceau de sa fille et se demande ce qui passerait s’il la tuait. D’autres protagonistes sont des rebelles qui défendent parfois une cause. L’un garde un crocodile dans son appartement de Tokyo. Un autre utilise des insectes vénimeux comme une arme. Les héros de Murakami, qui éveillent en général un vague sentiment de sympathie, sont la plupart du temps dépourvus d’une grande épaisseur psychologique même s’ils ont souvent souffert pendant leur enfance de maltraitance ou de détresse sociale. Les romans de Murakami ont quelque chose en commun avec la violence de pacotille et les scènes de sexe explicites des dessins animés japonais qui présentent des visions de sang et de sperme.
Le Japon est l’un des pays les plus sûrs au monde en dehors des romans de Murakami. Il se produit 10 fois plus de meutres aux États-Unis qu’au Japon, et 36 fois plus de vols. On ne se demande pratiquement jamais s’il est dangereux de marcher la nuit dans tel ou tel quartier et l’on est pratiquement assuré d’une sécurité totale.
La société japonaise est d’une extrême courtoisie, du moins en surface. Sous le vernis des apparences, des remarques subtiles ou des actes à peine perceptibles peuvent être aussi tranchants que dans les salons des romans de Jane Austen. Presque tous les aspects de la vie quotidienne obéissent à des codes stricts qui définissent la façon appropriée de se comporter. On ne trouve pratiquement aucun détritus sur la voie publique et les gens n’utilisent pas leur téléphone mobile dans les transports en commun. Dans les avions, certains Japonais s’excusent auprès de la personne placée derrière eux et ils font un léger salut lorsqu’ils inclinent leur siège.
Il arrive toutefois que certaines personnes craquent.
Dans les romans de Murakami, on trouve aussi beaucoup de personnages qui explosent facilement. Murakami a 61 ans ; il a grandi à Sasebo près de Nagasaki et il est brusquement apparu dans la conscience littéraire des Japonais avec le roman Bleu presque transparent quand il avait autour de 25 ans. Ce roman parle de jeunes drogués et il repose plus ou moins sur l’expérience de l’auteur. En 1976, son livre a obtenu le prestigieux prix littéraire Akutagawa et il s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires.[…]
J’ai commencé par lui demander pourquoi ses livres parlent tellement de violence dans un Japon qui connaît une situation de paix. Plutôt que de bouillir de rage, les Japonais se révèlent bizarrement passifs.
« C’est exact. Il y a peu de violence au Japon par rapport à d’autres lieux comme le Moyen-Orient. On ne voit pas non plus beaucoup de manifestations comme en Europe, » et Murakami ajoute : « Beaucoup de Japonais sont mécontents et frustrés, mais ils ont du mal à exprimer leurs sentiments, ce qui les amène à se couper des autres. Et comme leur colère est rentrée, ils deviennent instables.
La rage est importante. Elle est même une composante essentielle de mes romans. Mais on peut être en colère et lancer un cocktail Molotov dans la rue, sans pour autant changer quoi que ce soit. Il est très difficile pour les jeunes de savoir vers quoi diriger leur colère. […]



[1] 富国強兵
[2] 和魂洋才
[3] SOUYRI Pierre-François, 2008, La révolution Meiji. L’Histoire, Le Japon Des samouraïs aux mangas, juillet-août 2008, numéro spécial, n°333, p.61.
[4] En ligne http://www.library.tohoku.ac.jp/collect/soseki/eikoku.html
[5] SÔSEKI Natsumé. 2012. Botchan (H. Morita, Trad.) Paris : Éditions du Rocher. p. 152.
[6] En ligne http://www.bacdefrancais.net/mis.html

[7] Jean-Jacques Rousseau. Discours sur les sciences et les arts, Du Contrat Social et autres écrits politiques. Paris : Garnier Frères, (1750) 1975, p. 5.
[8] En ligne https://www.archive.org/stream/oeuvrescompletes36rous/oeuvrescompletes36rous_djvu.txt
[9] Hendry J. (1994) La politesse. Dictionnaire de la civilisation japonaise. Paris : Hazan. 1994. La politesse. p. 411/413.
[10] David Pilling. 28/29 septembre 2013. What lies beneath. Financial Times. Life and Arts. p.19.